Tous rentiers !

Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS-École d’économie de Paris, professeur à l’École normale supérieure, est l’un des initiateurs des économistes atterrés. Dans cet ouvrage, il convoque à revoir la mécanique de répartition des richesses plutôt que de chercher à corriger ou à réduire des inégalités devenues criantes, faire en sorte que chacun récupère sa « part de rente ». Pour cela, il appelle à « renverser le paradigme dominant ».

Tout au long de son livre il démontre que la distribution n’est pas naturelle. Elle est une construction. Élaborer un nouveau progrès social nécessite de déconstruire la formation des « rentes ».

Trois grands mécanismes se sont révélés particulièrement propices à un véritable « affranchissement du capital ». D’abord, le séisme géopolitique et économique  provoqué par la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique a entraîné une libération favorable à des  privatisations rentières. Parallèlement sont survenus l’affaiblissement du mouvement syndical et le fractionnement du salariat : à la flexibilité interne du travail à l’interieur de l’entreprise s’est ajoutée une flexibilité externe (sous-traitance sur site, progression des contrats à durée déterminée, ou de l’intérim…). S’ensuit  une concentration des richesses dans les grandes métropoles due à l’extension continue des activités économiques dans ces lieux privilégiés.

Si ces évolutions ont stimulé la multiplication des rentes, l’instrument en a été ce que Philippe Askénazy appelle « le propriétarisme ». Plus encore que le capitalisme, le propriétarisme dans ses deux faces – protection de la propriété et désir de propriété – domine aujourd’hui. Deux types de propriétés se révèlent fondamentaux pour l’économie du XXIe siècle : la propriété du foncier et de l’immobilier d’une part qui enchante le secteur financier et les assureurs et, d’autre part, les droits de propriété sur la connaissance, sachant que l’expansion des durées de protection de la propriété intellectuelle revient à une privatisation du savoir et au blocage à l’entrée de nouveaux venus. Les politiques publiques ont largement soutenu l’extension de ce propriétarisme explique l’auteur.

Les capitalistes ne sont pas les seuls à « capturer la rente ». Certaines corporations sont gagantes à l’instar des acteurs, sportifs, designers… Pour désigner ces humains devenus le capital financier ou productif des organisations qui les utilisent, Philippe Askenazy retient la terminologie « l’humain capital ». Les footballeurs starisés offrent justement l’illustration exacte de ces humains devenus du capital. L’auteur classe enfin ces différentes corporations. Il y a les classiques commes les pharmaciens, les poujadistes comme les transporteurs routiers, ou encore les corporations « autoréferentielles » qui sont en mesure de déterminer elles-mêmes les modalités de leur rémunération comme les patrons des grandes entreprises.

P. Askenazy s’intéresse également aux « moins qualifiés productifs » considérant que leur productivité est mal mesurée et sous-estimée pour justifier les faibles rémunérations que leurs employeurs leur accordent. Se basant sur les statistiques américaines et françaises, il démontre que rien ne légitime le remplacement de la protection sociale et le contrat de travail liés au salariat au profit de plus de flexibilité très en vogue.

L’auteur propose la revalorisation du travail. « Ne pas reconnaître les hommes et les femmes qui portent la prospérité par leur travail c’est se condamner à la spirale déflationniste qui se trouve au cœur des crises actuelles. On assiste ainsi à une nouvelle forme de contradiction du capitalisme qui, au nom de la compétitivité, se suicide. Les grandes crises financières révèlent cette contradiction » écrit-il. Parallèllement, il est impératif selon lui « d’affaiblir la carte propriété », le « propriétarisme politique » en vue d’une politique de partage des revenus. « La perspective de nouveaux rapports de force pour une juste reconnaissance du productivisme de tous. Et le nouveau partage des rentes, qui résulteraient de ces rapports de force, remettrait le capitalisme dans les rails du progès et de l’émancipation » estime-t-il en forme de corollaire.

Ce livre écrit par un économiste de gauche pourrait susciter un débat fructueux pour mieux appréhender les problèmes que provoquent les multiples visages du capitalisme.

Philippe Askenazy
Odile Jacob (économie), 2016
222 p. – 22,90 €