Aux sources de la crise vénézuélienne : une relecture historique du moment présent

Depuis le 23 janvier, deux présidents se disputent le pays, l’un élu, Nicolas Maduro, l’autre autoproclamé par intérim Juan Guaido. Cette  situation inédite, qui divise le pays et le monde, s’ajoute à une crise  économique et sociale marquée par l’hyperinflation et des pénuries de produits de première nécessité poussant plus de 2,3 millions d’habitants à fuir le pays.

Explications de François Vuillemin, spécialiste de l’Amérique  du Sud et ancien chef du poste d’expansion économique au Venezuel
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Hors leur espace régional, les crises latinoaméricaines n’ont eu, à l’exception de l’avènement du castrisme en 1959 et de la chute d’Allende en 1973, que peu de résonnance médiatique. L’irruption du Venezuela sur la scène médiatique du village global est donc un phénomène rare. Cette médiatisation inédite s’explique par la combinaison de l’achèvement d’un cycle politique – le chavisme -, combiné à un affrontement indirect de Washington avec la Russie, l’Iran et la Chine.

Nicolas Maduro est à la fois l’héritier d’Hugo Chavez et le perpétuateur de son œuvre. Cherchant à prolonger une œuvre politique devenue au fil du temps largement dysfonctionnelle, son entêtement a créé les conditions d’une étrange répétition des circonstances politiques des années 90 qui avait vu l’arrivée au pouvoir de son mentor. La décomposition du bipartisme socialdémocrate et démocrate-chrétien et la crise sociale née de la chute des revenus pétroliers avaient alors conduit à l’explosion sanglante du Caracazo en février 1989 et à l’émergence d’une contestation sociale qui avait trouvé ses relais jusque dans les casernes comme l’avait démontré la tentative avortée de putsch d’Hugo Chavez en 1992.

Sorti de prison quatre ans plus tard, Chavez apparaissait non seulement comme un officier fasciné par l’exemple de Bolivar mais aussi comme l’instrument possible d’une remise en ordre du pays. Pourtant Chavez était plus que cela.

Dans un pays dirigé depuis 1821 par une élite blanche, marginale car traditionnellement issue des Etats andins, sa victoire aux présidentielles de 1998 entraîne, pour la première fois dans l’histoire du pays, une identification des classes moyennes et populaires à leur dirigeant.

La suite, c’est un gouvernement qui construit, grâce au décollage ininterrompu des prix du pétrole de 1999 à 2008, un modèle d’assistance sociale unique dans l’histoire du continent au prix d’une dépendance pétrolière sans égale et d’une nécrose de tous les autres secteurs d’activité. Sorti du champ universitaire de la gauche latinoaméricaine pour s’adapter au vocabulaire de mobilisation révolutionnaire, la référence au « Socialisme du XXIème siècle » marque à partir de 2005 un tournant du régime. Elle sert à justifier les nationalisations, la diplomatie pétrolière de Petrocaribe et surtout la construction d’un système où le formalisme du système représentatif ne saurait empêcher l’impératif catégorique de la construction d’une nouvelle société et par conséquence le maintien durable au pouvoir du leader qui anime le projet. 

L’effondrement des capacités productives de PDVSA, minée par la corruption et le départ de ses techniciens les plus compétents depuis la grande grève de 2003, puis le retournement des prix du pétrole en 2009 sonnent le glas du modèle d’assistance généralisée dont Chavez continue d’entretenir l’illusion dans ses « Alo Presidente » dominicaux, de plus en plus décalés par rapport à la situation de son électorat.

Si le Comandante demeure une référence, son bilan et son entourage sont de plus en plus questionnés. Sa mort en 2013, à La Havane, au milieu des affrontements claniques du régime, va porter au pouvoir Nicolas Maduro, un civil venu du syndicalisme qui n’a ni la faconde de son mentor ni le soutien de l’aile militaire du régime. Rassemblée autour de la figure de Diosdado Cabello, celle-ci gère l’essentiel du pouvoir économique et des réseaux de corruption ainsi que la sécurité d’Etat cornaquée par les Cubains du G2. Le moteur pétrolier du régime évoluant, lui, sous la houlette de Rafael Ramirez, qui cumule alors les fonctions de ministre du Pétrole et de président de PDVSA. 

Privé de la légitimité charismatique de son Caudillo, le système se fait d’autant plus brutal qu’il se sait menacé par l’exaspération sociale et le réveil d’une opposition qui emporte 112 des 167 sièges aux législatives de décembre 2015. Les équilibres internes du régime se modifient aussi avec l’éviction progressive dès 2014 du tout puissant Ramirez et le ralliement des militaires à Maduro. Pourtant, ce qui va sceller le sort du régime c’est sa cécité face aux rapports de force internationaux. Le développement hypermédiatisé des alliances avec Moscou, Téhéran et Pékin aboutit à la décision d’Obama d’élever le Venezuela au rang de « menace pour la sécurité nationale » des Etats-Unis dès mars 2015. Or, le Venezuela est tout sauf une puissance pétrolière autonome. La transformation de ses gigantesques réserves d’hydrocarbures en pétrole dépend d’un processus de raffinage complexe dont les Etats-Unis détiennent la clé à travers la localisation sur le territoire américain des raffineries de CITGO, la filiale américaine de PDVSA.

Au-delà des slogans anti-impérialistes d’Hugo Chavez, il est paradoxal de constater que celui-ci n’a jamais cherché, durant ses quinze années au pouvoir, à remettre en cause cette dépendance criante vis-à-vis de « l’Empire ».

La fin prévisible de Maduro se lit bien sûr comme l’histoire de la « dégradation de la mystique en politique » mais aussi comme le résultat d’un affrontement exacerbé avec la puissance américaine dans son aire d’influence naturelle.

Quant à Juan Guaidó, outil des Etats-Unis dans la reconquête de son périmètre de sécurité régionale, il va hériter d’un Venezuela exsangue mais profondément transformé par l’aventure chaviste. Au-delà de la conquête prévisible du pouvoir, il sera aussi jugé, comme toute l’opposition, sur sa capacité à inventer un futur bien éloigné de la simple réinstallation de ceux « qui n’ont rien appris ni rien oublié ».

François Vuillemin
Spécialiste de l’Amérique du Sud
Ancien chef du poste d’expansion économique au Venezuela