La Roque d’Anthéron 2019 : une ouverture éblouissante

Depuis 38 ans, le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron s’est imposé comme un point d’ancrage exceptionnel dans le paysage musical et pianistique mondial. Alain Meininger, membre du comité éditorial de la Revue, a assisté à l’ouverture de cette 39e édition.

L’allée des séquoias du parc du château de Florans

René Martin qui le créa en 1981 – il a aussi à son actif la Folle journée de Nantes – a déjà pris place au panthéon des grandes figures culturelles de Provence avec Jean Vilar pour Avignon et Lily Pastré pour Aix en Provence. Le Festival de piano de La Roque d’Anthéron est désormais l’un des trois grands rendez-vous culturels de l’été méditerranéen, et, sans doute, l’un des festivals de piano qui fait aujourd’hui référence dans le monde. Mêlant dans une programmation habilement conçue artistes reconnus et virtuoses de demain, « La Roque » est devenu, au fil de près de quarante ans, un reflet fiable de l’état de l’art pianistique à la surface de la planète. Les plus grands s’y produisent – Evgeny Kissin (19 juillet), Abdel Rahman El Bacha (24 juillet), Grigory Sokolov (28 juillet), Nikolaï Lugansky (29 juillet), Nelson Freire (30 juillet), Arkadi Volodos (2 août), Boris Berezovsky (4 août), Nicholas Angelich (5 août) et d’autres – mais beaucoup d’entre eux y vinrent alors même qu’ils étaient inconnus. Faut-il rappeler que « La Roque » nous fît découvrir, en avancée, l’immense talent d’un Alexandre Kantorow, premier Français à avoir remporté le concours Tchaïkovski. Cette fidélisation des plus grands, par-delà les années, jointe à une indéniable capacité à déceler les étoiles de demain – concrétisée par l’accueil de jeunes en résidence et les master classes – est une des grandes fiertés, justifiée, des organisateurs.  

Débordant désormais largement de son berceau historique du parc du château de Florans – qui reste néanmoins son cadre emblématique et son navire amiral – il essaime au gré des jours et de la nature des programmations vers la toute proche mais émouvante et austère abbaye de Silvacane, les anciennes carrières de Rognes, le musée Granet et le Grand Théâtre de Provence à Aix, Château-Bas à Mimet, le théâtre des Terrasses à Gordes, le Temple de Lourmarin, le théâtre Sylvain de Marseille ou la Friche de la Belle de Mai. Cette 39e édition, qui s’apprête à accueillir quelque 80 000 spectateurs, s’inscrit avec brio dans la tradition ; dès l’extinction des projecteurs du Festival d’Opéra d’Aix en Provence, le rituel peut commencer ; du 19 juillet au 18 août ce sont près de six cents musiciens de classe internationale – du fait notamment de la venue d’orchestres symphoniques – qui donneront une centaine de concerts, en plein air pour la plupart, selon le concept voulu, depuis les origines, par le fondateur et directeur artistique lui-même. Car la célèbre conque acoustique du parc du château de Florans est, selon les spécialistes, exceptionnelle. René Martin a coutume de dire, sans avoir jamais été démenti par les artistes « que vous êtes dans la nature avec une qualité d’écoute aussi bonne que dans des salles fermées ».    

Adam Laloum en répétition

Il est difficile de s’en déprendre quand on y a goûté et les habitués – il suffit d’observer les signes de retrouvailles fortuites à travers les gradins avant chaque concert – s’y resourcent chaque été. Cadre, accueil, ambiance tout est idyllique dans le parc du château de Florans, jusqu’à cette discrète touche agreste donnée par les poules picorant nonchalamment sur le site, les fleurs campagnardes savamment négligées qui ornent l’entrée ou, bien sûr, le tracteur agricole et sa remorque, indispensables au transbordement des pianos. Comment en effet ne pas succomber au charme d’un soleil au ponant sur le Luberon avoisinant, tout en remontant l’allée de platanes bicentenaires du parc ou, encore, résister à l’attrait d’un pique-nique bon enfant sur l’herbe au pied de sequoias immémoriaux, artistiquement éclairés dès le déclin du jour. Car vient bientôt l’heure du début des concerts et avec elle, malicieusement synchronisée, celle du chant des cigales qui amusent souvent et perturbent parfois certains artistes venant pour la première fois, surpris d’une telle promiscuité sonore. Mais « La Roque » offre, pour qui sait les découvrir, d’autres privilèges inestimables : pour peu que vous résidiez dans un hôtel tout proche, vous aurez probablement le plaisir d’échanger en toute simplicité avec le concertiste de la veille ou du soir, petit-déjeunant à la table voisine ; la curiosité vous poussera certainement à assister, sur des gradins vides et sous un soleil naissant, à sa répétition du matin, précédée de l’immuable rituel du choix du piano parmi trois, quatre et parfois cinq Steinway et autres Bechtein impeccablement alignés sur la scène. Dès le verdict du virtuose tombé, un seul subsistera, parmi ces instruments de luxe, au préalable méticuleusement préparés par Denijs de Winter, l’incontournable maître des pianos depuis 1981 – à l’affabilité et la disponibilité légendaires – en fonction du programme et de la personnalité du soliste.

L’entrée en matière fut somptueuse. Dès le premier soir, Evgeny Kissin, accompagné par un Orchestre philharmonique de Radio-France en majesté subjugua l’auditoire dans le concerto en mi bémol majeur de Liszt au point de ne susciter que regrets sur la relative brieveté de la partie pianistique de la soirée ; sans doute a-t-il pressenti cette frustration puisqu’il nous a gratifié de quatre bis  une valse de Chopin, la bagatelle opus 33 de Beethoven, la valse de Brahms opus 39 et le tango dodécaphonique, partition de son cru. Est-il nécessaire de souligner que le Philharmonique de Radio France dirigé par un Andris Poga au mieux de sa forme nous a offert une superbe ouverture des Maîtres Chanteurs de Nuremberg – soyeux des cordes et équilibre des bois et des cuivres – ainsi que des extraits du Roméo et Juliette de Prokofiev, chef d’œuvre intemporel de la musique de ballet. Si l’on y ajoute une séduisante Valse triste de Sibélius en bis, on ne peut que saluer la performance dans un cadre en plein air où les paramètres de température et d’hygrométrie ne sont pas toujours les alliés des grandes formations.

Le lendemain, Adam Laloum réalisait son souhait d’interpréter dans la même soirée, magnifiquement, avec la sensibilité qu’on lui connaît, le Concerto n°24 de Mozart et le Concerto en la mineur opus 54 de Schumann, accompagné par l’Orchestre philharmonique de Marseille dirigé par Mihhail Gerts, remplaçant au pied levé Laurence Forster souffrant. Prévenu le matin même, lors des répétitions de ce fait abrégées, le chef estonien avait accepté de revenir sur le champ de sa villégiature romaine. Le dimanche 21 juillet au soir enfin, une nuit du piano était consacrée à la musique américaine qui réunissait l’impérial David Kadouch et la mezzosoprano Marie-Ange Todorovitch, accompagnés à nouveau par l’Orchestre philharmonique de Marseille pour la symphonie « Jeremiah » de Bernstein et le splendide Concerto en fa majeur de Georges Gershwin. En deuxième partie de soirée, la pianiste bulgare Plamena Mangova nous régala d’une belle Rhapsodie in Blue, avant que l’Orchestre philharmonique de Marseille ne conclue par les Danses symphoniques de West Side Story. Une ouverture éblouissante disait-on.  

Alain Meininger      

Crédits photos : Alain Meininger