Les élections – dont ces dernières municipales – sont le plus souvent lues comme des indicateurs de rapports de force. Cette lecture descriptive, centrée sur les niveaux de performance électorale, reste cependant insuffisante pour saisir la dynamique des systèmes politiques contemporains.
Il est possible de proposer un déplacement analytique.
Plutôt que de s’interroger sur ce que les élections permettent, il s’agit d’identifier ce qu’elles empêchent.
Cette perspective conduit à envisager les configurations électorales – et les élections municipales fournissent en l’espèce un formidable terrain – comme des révélateurs de limites structurelles internes aux forces politiques.
Un empêchement ne désigne ni un manque, ni un simple plafond de verre entendu comme constat quantitatif. L’usage courant de cette notion tendant souvent à figer l’analyse au niveau des résultats. Or, l’enjeu porte sur les mécanismes qui produisent ces plafonds.
L’empêchement renvoie précisément à ces mécanismes : il désigne une limite interne, inscrite dans les logiques mêmes d’une force politique, qui entrave sa capacité à transformer ses ressources en dynamique de conquête et à gagner…
Je propose de distinguer quatre formes d’empêchement.
– Un empêchement d’extension, qui renvoie à la difficulté à élargir au-delà d’un socle électoral donné.
– Un empêchement d’acceptabilité ou de gouvernabilité, qui tient à la difficulté à être perçu comme capable d’exercer le pouvoir, du point de vue – notamment – des élites économiques, culturelles ou institutionnelles.
– Un empêchement d’incarnation, qui renvoie à la difficulté à produire simultanément un leadership et un récit politique stabilisé, un narratif, un imaginaire.
– Un empêchement d’autonomie, qui désigne la difficulté à exister sans dépendance ou à construire des alliances permettant la transformation d’un score en majorité.
Ces quatre différentes formes ne sont bien sûre pas exclusives les unes des autres. Elles peuvent se cumuler et se renforcer.
L’intérêt de cette grille apparaît lorsqu’elle est rapportée à des configurations empiriques. Ce que je propose de faire ici, via quatre blocs/partis
La ligne maginot
Le cas du Rassemblement national doit être apprécié comme relevant d’un « vote de frontières », structuré par une géographie électorale spécifique et relativement stable – périphérie frontalière : Belgique, Italie, Méditerranée … – ceci peut être assimilé à une forme de ligne Maginot électorale.
À cette structuration territoriale s’ajoute un empêchement d’acceptabilité, lié à un verrouillage persistant de certaines élites, qui limite la conversion de cette base en majorité politique.
The loudest voice
La dynamique portée par La France insoumise repose sur une intensification du registre conflictuel et une forte présence discursive, que l’on peut qualifier de the loudest voice. Cette stratégie constitue une ressource en termes de visibilité et de mobilisation. Elle produit simultanément un empêchement d’extension, dans la mesure où le niveau de conflictualité tend à renforcer les frontières symboliques.
Solférino ou la dépossession
Le Parti socialiste présente une configuration distincte, que l’on peut analyser en termes de dépossession. La vente de Solférino constitue à cet égard un moment symbolique structurant. Elle marque une perte de centralité, non seulement organisationnelle, mais aussi politique et imaginaire. Cette dépossession affecte la capacité du parti à se penser comme pivot, et contribue à un empêchement d’incarnation et d’autonomie.
Quel barycentre ?
Enfin, les configurations associant la droite et le centre peuvent être caractérisées par un barycentre introuvable. Malgré des ancrages locaux solides, la multiplicité des lignes, des figures et des stratégies rend difficile l’identification d’un centre de gravité politique. Cette instabilité produit un empêchement d’incarnation, dans la mesure où aucune ligne ne parvient à structurer l’ensemble.
Ces différents cas ne renvoient pas à une hiérarchie simple entre forces dominantes et forces faibles. Ils mettent en évidence un système dans lequel chaque configuration politique produit, en même temps que ses ressources, les conditions de ses propres limites.
Dans cette perspective, les élections ne peuvent être réduites à une mesure des rapports de force. Elles apparaissent comme des révélateurs de ces empêchements, c’est-à-dire des mécanismes internes qui rendent la transformation politique incertaine.
C’est certainement sur ces empêchements que les blocs doivent jouer pour espérer progresser.
Virginie Martin
Docteure en sciences politiques
Professeure-chercheure à Kedge Business School
Fondatrice de Spirales Institute
Photo : RVillabon/Shutterstock.com


















