Réalisatrice et monteuse, Marie Tavernier explore le réel à travers un cinéma documentaire attentif aux gestes et aux trajectoires invisibles. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, son rapport au montage comme écriture, et défend un cinéma engagé, artisanal et fragile, questionnant à la fois notre regard sur le monde et les conditions de création aujourd’hui.
Revue Politique et Parlementaire – Vous êtes à la fois réalisatrice et monteuse. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a conduite vers ces différents métiers du cinéma ?
Marie Tavernier – Après mes études à l’université, je souhaitais avant tout devenir monteuse. J’avais très envie de travailler dans le documentaire et de m’inscrire dans ce domaine-là. Je pense que cela vient du fait que le montage, particulièrement en documentaire, est un geste très important dans l’écriture du film. C’est un moment essentiel dans la construction du récit ; c’est cela qui m’a d’autant plus motivée à exercer ce métier.
Puis l’envie de réaliser est venue progressivement. Des désirs de films et de réalisation sont apparus. Aujourd’hui, je croise vraiment ces deux activités, qui occupent la même place dans mon travail.
RPP – Qu’est-ce qui vous a amenée à choisir le documentaire plutôt que la fiction ?
Marie Tavernier – J’aime observer les gens dans la vie. Je suis très curieuse de découvrir des réalités, d’aller à la rencontre de personnes, de découvrir leurs trajectoires, de partager un moment avec elles ; d’être avec cette dimension très large et très plurielle du réel. J’ai toujours ressenti davantage d’émotions devant un documentaire que devant un long métrage de fiction. Il y a quelque chose de très fort dans le regard porté sur le réel, et c’est sans doute ce qui m’a naturellement orientée vers ce genre.
Il y a aussi la dimension artisanale dans la fabrication du film documentaire qui me plaît. À l’époque où j’ai commencé, c’était une forme de cinéma plus accessible pour moi. Parce qu’il est moins coûteux dans sa mise en œuvre, le documentaire constituait un genre artistique plus abordable. Ce travail en petite équipe, au plus près du terrain, est un aspect auquel je suis très attachée.
Je n’ai pas réalisé beaucoup de films, et j’aime prendre du temps pour ça. C’est aussi ce qui participe, à mon sens, à la réalisation du film documentaire : le processus très long de sa mise en œuvre. Il y a d’abord la première rencontre, où l’on ne sait pas encore ce qu’il y a à dire ou à faire ; mais quelque chose commence déjà à nous habiter. Puis des espaces commencent à se dégager, on creuse le sujet, les choses s’épaississent.
J’aime bien ce moment un peu flottant, où il y a un potentiel mais où l’on ne sait pas encore bien le définir.
RPP – Dans votre dernier documentaire Yvon, vous filmez un travailleur du nucléaire proche de la retraite qui commence à écrire. Le film était-il déjà pensé avant le tournage, ou s’est-il construit progressivement à partir de votre rencontre avec lui ?
Marie Tavernier – Ce film est né de ma rencontre avec Yvon lors du tournage de mon film précédent, À ma mesure. Je l’avais filmé à cette occasion et il s’est très vite créé entre nous une forme de complicité. Nous ne nous sommes pas perdus de vue par la suite.
Un jour, il me dit qu’il est en train d’écrire son histoire ; ça m’a tout de suite interpellée : c’était l’occasion de continuer à parler de ce travail en centrale nucléaire, sur lequel j’avais encore envie de dire des choses après À ma mesure.
Au départ, je ne savais pas si cela suffirait à faire un film. J’ai donc laissé l’idée mûrir doucement, en passant à nouveau du temps avec lui et en découvrant peu à peu son écriture. Finalement, le film s’est construit en parallèle de ce qu’il écrivait, dans la maison qu’il louait à la fin de sa carrière. Progressivement, une affinité s’est installée me permettant de comprendre, peu à peu, comment ce film pouvait prendre forme.
En faisant ce film, j’ai compris que sa réalisation était aussi un moteur pour Yvon : elle lui donnait la possibilité de croire en ce qu’il écrivait. Il y a eu ainsi dans la fabrication de ce film un partage.
RPP – Vos films accordent une attention particulière aux personnes et aux gestes du quotidien. Est-ce pour vous une manière d’engager un regard politique ou de témoigner de notre époque ?
Marie Tavernier – Oui, absolument. Mon désir de réalisation est lié à une forme d’engagement politique. J’éprouve le besoin de rendre visibles des réalités humaines qui restent souvent ignorées ou invisibilisées. Il y a pour moi un désir très fort de faire apparaître cette humanité discrète qui, pourtant, contribue à faire tenir une société.
Avant même À ma mesure, j’ai réalisé un film qui s’appelle Délaissé, tourné dans un espace abandonné à Saint-Denis, appelé La Maltournée. Ce lieu, délaissé depuis la construction des routes qui l’enserrent aujourd’hui et promis à disparaître dans le cadre du projet de ZAC de la Porte de Paris, m’est apparu comme une sorte de clairière au cœur de la ville. Cet endroit racontait quelque chose de notre lien au monde, à l’espace et aux gens. Un lieu auquel on ne donne aucune fonction ni intérêt se révèle. La présence des personnes qui venaient dans cet endroit témoigne d’une certaine philosophie de vie et d’une grande humanité. Parce qu’ils sont dans un lieu où rien n’est prédéfini, ils se sentent libres et leur imaginaire peut se déployer.
Avec le temps, je me rends compte que le documentaire est devenu pour moi un véritable moyen d’expression. C’est à travers le film que je peux porter un regard politique sur le monde et proposer un espace de réflexion.
RPP – On dit souvent que le documentaire s’écrit au montage. Est-ce aussi votre expérience et en quoi ce travail de construction influence-t-il le message ou la portée du film ?
Marie Tavernier – Oui, le documentaire s’écrit effectivement beaucoup au montage, mais il y a tout de même une première écriture qu’il ne faut pas négliger : une première pensée, souvent encore assez large, faite d’hypothèses. C’est au moment du montage que cette écriture va s’aiguiser et s’affirmer, à partir de ce qui a déjà été en partie induit lors du tournage.
Dans la réalisation d’un film documentaire, il y a aussi ce rapport au réel qui est immense et qui suppose de se positionner par rapport à lui : qu’est-ce qu’on y voit, et qu’est-ce qu’on a envie de raconter ? Ce sont des postures d’écriture importantes dès le départ. Ensuite, au montage, la matière est souvent tellement abondante qu’un nouveau chemin doit être trouvé : il faut décider par où commencer pour raconter, et comment terminer l’histoire. Comme il n’y a pas de scénario préétabli, quelque chose se construit au moment du montage, à travers l’organisation des séquences.
Dans le montage documentaire, il y a donc cette nécessité d’affirmer un point de vue : la manière dont le réalisateur ou la réalisatrice a choisi de regarder et de saisir le réel. Ce point de vue doit être suffisamment clair pour que le spectateur comprenne comment le film a été fabriqué et comment le réel a été regardé par l’auteur ou l’autrice, afin de pouvoir ensuite s’en emparer à son tour.
RPP – Filmer quelqu’un dans son quotidien implique-t-il toujours une forme de responsabilité ?
Marie Tavernier – C’est une question très importante et très sensible. Lorsque l’on filme quelqu’un, il y a à la fois une relation humaine et un film en train de se construire.
Certaines choses appartiennent au film, d’autres relèvent de la relation personnelle. Trouver l’équilibre entre ces deux dimensions demande beaucoup d’attention. Et il y a aussi le fait que la personne filmée s’en saisit. Il se crée alors une forme d’échange entre la personne, le film et le réalisateur.
Dans le cas de À ma mesure, j’ai pris beaucoup de temps avant de commencer à filmer. Il était important d’établir un dialogue, de partager les intentions du film et de susciter l’envie de participer à cette aventure.
RPP – Vous êtes bénévole au sein de l’association la Boucle documentaire. Pouvez-vous nous expliquer son rôle, ses actions et votre implication ?
Marie Tavernier – La Boucle documentaire est une structure qui fédère les associations d’auteurs et de réalisateurs de films documentaires présentes dans les différentes régions de France, ainsi que plusieurs organisations nationales comme l’ACID, la SRF et l’ADDOC. Son objectif est de défendre le cinéma documentaire dans toutes ses dimensions : son économie, ses conditions de fabrication et sa visibilité auprès du public.
Le documentaire reste un cinéma très artisanal, porté par une économie fragile. Pour les auteurs et les réalisateurs, il est parfois difficile de faire vivre ce travail sur la durée, tout au long d’une carrière. Cette précarité peut susciter des inquiétudes quant à la pérennité même de ce type de cinéma, et l’on peut craindre, à terme, un appauvrissement du paysage documentaire, ce qui serait, à mon sens, une grande perte.
C’est pour cette raison que je suis particulièrement attachée à la Boucle documentaire. J’y suis engagée depuis plusieurs années. Cette structure permet de rassembler les auteurs et les réalisateurs, de partager des expériences et, surtout, d’agir collectivement autour de la défense du documentaire.
RPP – Le cinéma documentaire est souvent reconnu pour sa valeur artistique, culturelle et sociétale, mais il reste parfois fragile économiquement et confronté à des conditions de production et de diffusion précaires. Pensez-vous que les politiques publiques de soutien au cinéma permettent aujourd’hui aux documentaristes de travailler dans de bonnes conditions et de préserver leur liberté de création ?
Marie Tavernier – De moins en moins. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la Boucle documentaire est aujourd’hui très sollicitée. Plus largement, le budget de la culture subit des réductions importantes, qui touchent l’ensemble des disciplines artistiques et fragilisent encore davantage le cinéma documentaire.
À cela s’ajoute le fait que le documentaire porte souvent une parole politique forte. Il peut être très puissant dans ce qu’il montre, les réflexions qu’il suscite et les débats qu’il ouvre. Cette capacité à interroger le réel peut parfois déranger certains responsables politiques. Mais c’est aussi ce qui fait la force et l’intérêt du documentaire.
Depuis quelques années, on observe ainsi une évolution préoccupante du soutien public qui lui est accordé. On voit émerger, dans certaines régions notamment, des formes de pression ou de censure sur certains projets. Cette situation peut devenir inquiétante pour l’avenir du cinéma documentaire et pour la liberté de création.
RPP – Le documentaire reste peu visible dans les circuits traditionnels, notamment en salles, et circule surtout en festivals ou sur les plateformes. Est-ce, selon vous, un manque de soutien public ou une caractéristique propre au documentaire ?
Marie Tavernier – Le documentaire bénéficie en effet d’une grande visibilité dans les festivals, qui sont très nombreux et jouent un rôle important dans sa diffusion. Il a également longtemps trouvé une place significative à la télévision, mais cette présence s’est fortement réduite ces dernières années.
En ce qui concerne les salles de cinéma, la situation est plus difficile. Le documentaire y a toujours occupé une place restreinte, et cette tendance ne cesse de s’accentuer. Les logiques de sortie en salles sont devenues de plus en plus complexes et exigeantes. Cette évolution touche également le cinéma de fiction, mais elle pèse encore davantage sur le documentaire.
On observe donc une fragilité structurelle du cinéma documentaire. Son existence s’est toujours construite en marge des circuits dominants, dans des conditions souvent précaires.
RPP – À l’heure où les images circulent massivement et où les récits se fragmentent sur les réseaux sociaux, quel rôle peut encore jouer le documentaire dans la construction d’un regard collectif sur le réel ?
Marie Tavernier – Le documentaire permet, d’une certaine manière, de ramener le regard vers le réel. Il propose aussi une expérience dans laquelle le spectateur est plus actif : il laisse de l’espace, il ouvre un temps d’observation et de réflexion. Cette posture est importante, car elle permet d’ajuster son regard, de l’interroger et de questionner ce que l’on est réellement en train de voir.
La forme documentaire soutient précisément cette manière d’appréhender le réel et les images. Elle offre une possibilité de penser ce que l’on regarde : comprendre comment une image est fabriquée, quelles intentions la traversent, quelles valeurs elle véhicule. Dans un contexte où les images circulent de façon continue sur les réseaux sociaux, cette capacité à prendre du recul me paraît essentielle. Je le constate d’ailleurs dans les échanges avec le public : les films documentaires ouvrent souvent des espaces de discussion et de réflexion très riches.
En revanche, la question du collectif reste plus complexe. Le documentaire peut rassembler des spectateurs autour d’une expérience commune, mais je ne suis pas certaine qu’il puisse, à lui seul, répondre à la crise du collectif et à l’individualisation croissante de nos sociétés.
RPP – L’intelligence artificielle commence à apparaître dans les métiers de l’image et du montage. Comment percevez-vous ces évolutions technologiques ? Comment les appréhendez-vous dans votre métier de monteuse et de réalisatrice ?
Marie Tavernier – Ce qui m’inquiète le plus avec l’intelligence artificielle, c’est lorsqu’elle touche à la question de l’auteur et de l’écriture. Lorsqu’elle devient capable de produire du texte ou un récit, ou plutôt une forme de pensée qui en donne l’illusion, cela interroge directement la place de l’auteur et l’origine même de ce qui est écrit ou raconté.
En revanche, si l’on considère l’IA comme un outil technique, la question se pose autrement. Aujourd’hui, de nombreux outils existent déjà pour le montage, par exemple pour la transcription, et, dans ce cas, je n’y vois pas nécessairement de danger. Cela peut faciliter certaines tâches techniques, même si ce travail demande ensuite d’être repris et vérifié. Même en matière de traduction, on constate que ces outils atteignent rapidement leurs limites, car la traduction implique une interprétation. Et c’est précisément là que la question se pose : cette interprétation est-elle juste ?
Pour ma part, je n’utilise pas beaucoup ces outils. Pour le montage, je continue souvent à travailler de manière assez simple, parfois avec du papier et un crayon. Peut-être qu’un jour j’y viendrai, je ne dis pas que je ne les utiliserai jamais, mais pour l’instant je n’en ai pas encore ressenti la nécessité. Et au fond, je crois que je n’ai pas très envie d’y recourir.
En tout cas, il me semble essentiel de savoir d’où viennent ces outils et comment ils sont utilisés. Si l’on doit y recourir, il faut que cela soit clairement énoncé : à quel moment interviennent-ils dans le processus de création ? C’est une question que l’on ne doit surtout pas banaliser.
Entretien réalisé par Jeanne Ricolleau



















