Le 24 juin 2026, à 18 h 04 heure locale, le nord du Vénézuela a été frappé par un séisme de magnitude 7,2, suivi seulement 39 secondes plus tard, d’un second phénomène tellurique de 7.5 sur l’échelle de Richter. Il s’agit de l’une des séquences sismiques les plus puissantes et les plus rares enregistrées dans la région depuis plus d’un siècle.
Ces deux tremblements de terre, survenus le long du système de failles de San Sebastián dans l’État de Yaracuy et affectant particulièrement La Guaira, Caracas et les zones environnantes, ont provoqué un drame humanitaire d’une ampleur historique. Des milliers de bâtiments (1) se sont effondrés ou ont été gravement endommagés. Des infrastructures aussi importantes que l’aéroport international Simón Bolívar à Maiquetía ont été paralysées. Des quartiers entiers de la capitale et de la côte caraïbe ont été réduits en ruines en quelques secondes.

Le bilan humain, toujours provisoire, fait état d’au moins 2 295 morts confirmés (2) , plus de 11 000 blessés, des dizaines de milliers de disparus, certaines estimations parlent de plus de 50 000 personnes portées manquantes. Les populations déjà déplacées, se comptent par milliers. Des scènes de chaos absolu ont envahi les rues de Caracas, avec des volontaires civils creusant à mains nues dans les décombres pendant que les secours officiels peinaient à s’organiser. Les hôpitaux, dans un piteux état, sont débordés. Cette catastrophe naturelle a révélé, de manière implacable, les faiblesses structurelles profondes d’un pays qui, depuis des décennies, est gouverné par le système bolivarien issu de la révolution chaviste. Porté à ses débuts, par un idéal, habillé d’un socialisme offensif, et une volonté, construire un système alternatif à l’Occident, illustré par la création, avec Cuba, de l‘Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) (3), le système sombre est en train d’être englouti par la déstructuration d’un Etat qui moribond et la misère sociale.
Le Vénézuéla est plongé dans une difficile transition politique depuis la capture spectaculaire de Nicolás Maduro par les forces américaines dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026 (4), le drame sismique illustre dans toute sa cruauté, la faillite complète d’un modèle politique, économique et social qui, malgré ses promesses initiales d’égalité et de souveraineté, a conduit le Venezuela à un état de vulnérabilité extrême sur le plan économique, social et pour son unité nationale.
L’histoire du système bolivarien avait été porté par un souffle marqué par l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999, après des années de crise économique et de mécontentement populaire contre les élites traditionnelles. Ancien militaire charismatique, il promettait « une révolution pacifique » fondée sur « le socialisme du XXIe siècle », la redistribution des richesses pétrolières, l’inclusion des plus pauvres et l’indépendance vis-à-vis des puissances étrangères, particulièrement les États-Unis. Son discours anti-impérialiste, ses programmes sociaux ambitieux financés par les recettes pétrolières record des années 2000, et sa capacité à mobiliser les masses, séduisaient une grande partie de la population vénézuélienne, lassée des inégalités et de la corruption des gouvernements précédents.
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La Constitution de 1999, approuvée par référendum, posait les bases d’un État « participatif » et « plurinational », avec des missions sociales qui constituaient autant de piliers fondateurs et se sont avérés constituer autant de programmes clientélistes. Cependant, dès les premières années, les germes de la faillite future étaient déjà présents. La dépendance excessive au pétrole, le Venezuela possédant les plus grandes réserves prouvées au monde, a rendu l’économie extrêmement vulnérable aux fluctuations des prix internationaux. Au lieu de diversifier l’économie, de moderniser les infrastructures et d’investir dans une transition économique, le régime a privilégié une gestion centralisée, populiste et clientéliste des ressources, avec une militarisation croissante de l’État et une concentration du pouvoir autour du leader. La mort d’Hugo Chávez, le 5 Mars 2013, la succession chaotique qui s’en est suivie et incarné par la figure de son Vice-Président Nicolás Maduro, ont accéléré une dérive que les tensions internationales et les crises internes, n’ont fait que renforcer. Nicolas Maduro, héritait d’un pays déjà fragilisé par la chute des prix du pétrole en 2014 et par les premiers signes de dysfonctionnement du modèle. Plutôt que de corriger les erreurs, il a approfondi la logique bolivarienne : contrôle étatique accru sur l’économie, nationalisations massives, contrôle des changes, subventions généralisées et répression des opposants. Les résultats ont été catastrophiques : hyperinflation rendant les salaires insignifiants, destruction de l’épargne des classes moyennes… La production pétrolière, pilier de l’économie, s’est effondrée en raison du manque d’investissements, de la corruption au sein de PDVSA (Petroleos de Venezuela SA), la compagnie pétrolière nationale jadis fleuron de l’économie (5), de la fuite des cerveaux et des sanctions internationales. Des millions de Vénézuéliens, entre 7 et 8 millions selon les estimations de l’ONU, ont fui le pays, créant la plus grande crise migratoire de l’histoire récente de l’Amérique latine. La pauvreté est revenue en force, les services publics se sont effondrés: coupures d’électricité fréquentes, pénuries d’eau et de médicaments, hôpitaux sans matériel, écoles délabrées. C’est dans ce contexte de déliquescence avancée que la capture de Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, par les forces spéciales américaines, dans le cadre d’une opération militaire controversée baptisée « Absolute Resolve », a ouvert une période de transition incertaine. Cette intervention a laissé le pays dans un vide politique relatif. Mme Delcy Rodríguez, Vice-présidente sous Nicolas Maduro et figure de proue du chavisme, a été désignée présidente par intérim par la Cour suprême, avec le soutien initial de l’armée. Washington a, depuis, levé certaines sanctions personnelles contre elle et a engagé un « dialogue pragmatique ». Cette « transition hybride », avec un gouvernement chaviste sous influence américaine croissante, est marquée par des tensions permanentes.
C’est précisément dans ce moment de fragilité institutionnelle et de recomposition du pouvoir que les séismes du 24 juin 2026 sont survenus, révélant au grand jour l’incapacité chronique du système bolivarien à protéger sa population. Le gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez a déclaré l’état d’urgence et une zone sinistrée. Mais la réponse a été immédiatement critiquée pour son désordre, son manque de moyens et des soupçons de récupération politique. Des volontaires civils ont souvent pris les devants, creusant dans les décombres avec des outils de fortune pendant que les autorités peinaient à coordonner les équipes internationales. Plus de 3 600 sauveteurs étrangers sont arrivés de pays comme la Colombie, le Brésil, le Mexique, la France avec la Sécurité civile tandis qu’ACTED (1ère agence humanitaire française) était déjà présente, l’Espagne ou les États-Unis, apportant du matériel et de l’expertise.
L’ONU tente de coordonner l’aide humanitaire, tandis que des ONG et la diaspora vénézuélienne organisent des collectes. La réponse défaillante de l’Etat n’est pas un accident isolé : elle est le symptôme direct de décennies de mauvaise gouvernance bolivarienne. Le système chaviste-« maduriste » a systématiquement sous-investi dans les infrastructures critiques et la préparation aux catastrophes. Après le grand séisme de Caracas de 1967, des codes du bâtiment avaient été renforcés, mais l’application a été laxiste, surtout pendant les années de boom pétrolier où la construction rapide et bon marché primait sur la sécurité. Des programmes de logements sociaux massifs, ont souvent produit des bâtiments de qualité médiocre, sans respect des normes parasismiques, dans des zones à risque.
Quand la catastrophe a frappé, l’État n’avait ni stocks stratégiques suffisants de matériel de secours, ni plans d’évacuation efficaces, ni hôpitaux résilients capables d’absorber le flux de victimes. Les coupures d’électricité récurrentes, héritage direct de la crise énergétique provoquée par la mauvaise gestion, ont rendu encore plus difficile l’organisation des secours de nuit ou l’alimentation des générateurs d’urgence. Au-delà des aspects techniques, c’est le système bolivarien qui court désormais le risque d’être mis en accusation par ce drame. Le centralisme excessif, la méfiance envers la société civile et les initiatives privées, la rhétorique anti-impérialiste qui a longtemps freiné la coopération internationale, et la priorité donnée à la consolidation du pouvoir plutôt qu’au bien-être réel de la population ont créé un État incapable de répondre aux besoins fondamentaux de ses citoyens en temps de crise.
L’heure est à l’urgence humanitaire. Chaque seconde résonne comme autant de coups portés par l’inéluctable. Reconnaître cette faillite avec lucidité, démontrer les responsabilités constitueront les premiers pas vers une reconstruction nationale. Son succès dépendra de la capacité à redéfinir une gouvernance crédible et transparente, pouvant rebâtir un sentiment d’unité nationale à la hauteur du Vénézuéla.
Pascal Drouhaud
Spécialiste en relations internationales
Président du laboratoire d’idées « LatFran / France-Amérique latine » (latfran.org/)
Ancien auditeur de l’IHEDN, il est membre du Cercle Fontenoy (think-tank du Chef d’état-major de l’Armée de terre) .Auteur de « FARC, confessions d’un guérillero, Choiseul, 2008 »
1) Source de la NASA, publiée par Outre-mer 1ère, le 30 juin 2026 à 09h27
3) ALBA : L’Alliance bolivarienne pour les Amériques a été fondée le 14 Décembre 2004 par Cuba et le Venezuela. L’ALBA est une organisation politique, économique et sociale qui s’oppose à la zone de libre échange des Amériques promue par les Etats-Unis. La Bolivie, Cuba, le Vénézuéla, le Nicaragua et plusieurs pays des Caraibes en sont membres.
4) Pascal Drouhaud , David Biroste : « L’après-Maduro ou le retour de la politique impériale des États-Unis », Revue Défense nationale, 12 janvier 2026
5) PDVSA : Petroleos de Venezuela, société nationale vénézuélienne contrôlant la production d’hydrocarbures.


















