Le succès syndical est incontestable. La mobilisation du 5 novembre a été forte partout en France, pas seulement à Paris ou dans les grandes métropoles, mais aussi dans les villes moyennes. Malgré quelques incidents en marge des manifestations, les défilés se sont déroulés dans le calme, sur un mot d’ordre partagé – le pouvoir d’achat – et autour d’une volonté commune à plusieurs générations et secteurs (public ou privé, salariés ou indépendants, urbains ou ruraux…) de faire entendre un même sentiment d’injustice et d’inquiétude. Il appartient à un gouvernement en sursis d’y répondre avec une certaine considération envers les syndicats.
Emmanuel Macron a longtemps cultivé une certaine défiance vis-à-vis des partenaires sociaux. L’ancien secrétaire général adjoint du président Hollande considérait les leaders syndicaux comme des freins à sa volonté d’action. Quand la violence a gagné le mouvement des Gilets jaunes, malgré l’annulation de la taxe sur les carburants, le président avait demandé « aux forces politiques et syndicales, au patronat de lancer un appel clair et explicite au calme », sans pour autant les mettre dans la boucle d’une négociation ou d’une grande conférence sociale, comme le demandait le leader de la CFDT, Laurent Berger. Ce n’était que le début d’un long malentendu persistant tout au long de ses deux mandats. Le président donnait souvent le sentiment de solliciter la rencontre des partenaires sociaux pour mieux reprendre la main ensuite. En février 2019, par exemple, devant les présidents de départements, il avait ironisé sur l’échec de la négociation sur le chômage : « Chaque jour, dans le pays, on dit : “Corps intermédiaires, démocratie territoriale, démocratie sociale, laissez-nous faire”, et quand on donne la main, on dit : “Mon bon monsieur, c’est dur, reprenez-la.” Et le gouvernement va devoir la reprendre. »
Depuis ce mauvais départ, les syndicalistes se sont organisés eux-mêmes et, hier, ils ont réussi non seulement à taire leurs divergences, mais aussi à surmonter le climat de violence du 17 octobre et à rassembler des manifestants très différents autour d’un constat commun. Qu’ils soient lycéens, retraités, salariés du privé, fonctionnaires, agriculteurs, professionnels de santé ou enseignants, tous exprimaient la même inquiétude face à la vie chère et à un avenir incertain.
En annonçant une conférence sociale, dès lundi, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a voulu très vite donner le sentiment qu’il avait entendu le message et qu’il était prêt à discuter avec les syndicats. À discuter des enjeux sociaux (salaires et pouvoir d’achat), et pas uniquement de la sécurité des manifestations, comme il l’avait fait maladroitement le 21 octobre dernier.
Les partenaires sociaux seront désormais en position de force, mais une force amoindrie par l’impuissance d’un gouvernement dont les jours sont comptés et qui ne dispose pas de marges de manœuvre financières. Y aura-t-il « du grain à moudre » dans les prochaines semaines, selon la célèbre formule d’André Bergeron, l’ancien leader de Force ouvrière ? Les partenaires sociaux ont la lourde responsabilité de trouver des avancées possibles, alors que le gouvernement a déjà bouclé un budget qui ne les satisfait pas et qui vient d’être rejeté à l’Assemblée. Repartir sans rien obtenir constituerait un échec. L’exercice est d’autant plus difficile que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a tendance à s’identifier à ce mouvement social, considéré comme une étape de sa conquête du pouvoir.
L’enjeu est donc vital pour les partenaires sociaux : ils sont tenus de faire déboucher la mobilisation du 5 novembre sur des résultats concrets, de façon à redonner toute sa place à la démocratie sociale.
Marie-Eve Malouines
Editorialiste









