Esthétique de l’imposture – Une expérience humaine

Dans une société où le paraître prime sur l’être et la forme sur le fond et où la communication privilégie les apparences, dans un monde sélectif et cruel, les individus déboussolés cherchent à sauver la face. L’imposture vient à leur secours, proposant un « être de substitution » pour faire bonne figure.

Mais alors, comment sauver sa vérité ? Sur quoi se fondent les jugements que nous portons sur l’imposture ? Jusqu’à quel point l’imposture peut-elle être considérée comme le produit de l’intelligence, de la sensibilité, et ravir de ce fait le domaine de l’esthétique ? Comment départager le bon imposteur du mauvais ? La ligne de démarcation est-elle étanche ou bien présente-t-elle une relative porosité ? la réponse à ces questions n’est pas si simple car l’imposture est essentiellement énigmatique et donc bien complexe. Le philosophe et politologue Christian Savés se lance dans cette aventure et décrypte ce phénomène controversé, prenant soin de démarquer l’imposture de ce qu’elle n’est pas, tout en reconnaissant la difficulté à « trier le bon grain de l’ivraie ». Il choisit de ne pas condamner à priori l’imposture et d’engager de ce fait une approche psychanalytique. Il s’infiltre dans le psychisme pour déceler la profonde problématique identitaire qui caractérise l’imposture en vue de démasquer les différentes facettes que celle-ci pourrait revêtir. Il décrit alors l’imposture comme « une force à l’œuvre, dans ce mouvement fondamental qu’est l’existence ». Que ce soit comme construction de soi, en sondant les multiples figures d’imposteurs qui ont marqué de leur sceau la littérature, l’art, la philosophie ou comme construction sociale, « produit d’une histoire au long cours, d’un lent éveil à la conscience politique entendue comme théâtre de la vie et de l’imposture où se vit et se représente la cité ».

L’imposture comme construction de soi

Christian Savés cherche, en premier lieu, à décrypter les motivations les plus intimes de l’imposteur. Pour nombre d’individus déboussolés dans un monde chaotique, décevant et frustrant ou encore humiliant, l’imposture devient une nécessité pour survivre, pour prendre leur « revanche ». C’est la phase d’une construction narcissique du « Moi en jeu au Moi en Je ». L’imposteur trouve ainsi l’occasion de se dépasser : le « Moi rêvé » devient un « Moi sublime ». Sur le plan existentiel, il raisonne en ces termes : « J’imposture donc je suis » et sa devise « deviens ce que tu n’es pas » assure son sentiment d’identité personnelle. Aussi, l’imposteur n’est-il pas seulement une personnalité narcissique recourant à des ruses, des astuces pour se faire admirer, ni un mythomane : pour lui, le personnage qu’il s’est inventé est devenu vrai et ressent le besoin vital d’en trouver confirmation dans le regard d’autrui. Le chapitre « Repenser son rapport à l’altérité ; l’Autre… c’est Moi » multiplie les références à Camus et développe largement le rapport à l’altérité que pose la pensée de Socrate. La thématique de l’imposture, après celle de l’absurde, est la plus récurrente dans l’œuvre de Camus (L’envers et l’endroit, L’étranger, Caligula). La pièce de théâtre Caligula « peut être lue et interprétée comme une parabole sur l’imposture de la vie […] En effet, la vie est en soi une imposture. D’abord, elle s’offre à l’homme malgré lui ; elle lui est infligée de l’extérieur […] Ensuite là où l’homme ne rêve que d’absolu, ne jure que par lui, elle lui inflige la contingence et la finitude, celles d’une existence de toute façon condamnée à s’achever » note Christian Savés qui développe longuement par la suite la pensée de Socrate « premier champion de la révélation des impostures humaines […] sous ses deux formes les plus inacceptables […] le mensonge tentant de s’imposer au détriment de la vérité […] et le faux savoir face à la connaissance (l’imposture de l’ignorance ou de la pseudo-connaissance) ».
La tension de construction de soi, entre posture et imposture, entraîne le sujet à « transfigurer sa vie en destin. Tel est le travail de l’artiste » qui rappelle un concept nietzschéen : l’amor fati (l’amour du destin) écrit Christian Savés, multipliant à cet effet les références littéraires et intellectuelles… Il cite l’exemple de Christophe Rocancourt qui reconnaît lui-même dans son récit autobiographique, Mes vies. L’imposteur d’identités (Michel Lafon, 2006), s’être fait passer pour le fils du célèbre producteur de cinéma Dino de Laurentiis. De ce point de vue, « l’imposture est la mise en scène d’une vérité désirée que son auteur tente d’imposer comme vérité révélée ». Aussi, l’imposteur est-il parfois envahi par l’ivresse du sentiment d’impunité et l’autodestruction, l’ouvrage de Francis Scott Fitzgerald Gatsby le magnifique l’illustre bien.

« Si le travail de l’artiste c’est de transformer le destin, André Malraux l’a bien réussi. Il a mis tout son art dans sa vie. Il a su, mieux que ses personnages de roman, transformer sa vie en destin » écrit Christian Savés. André Malraux a bien concrétisé sa célèbre pensée « Les grands rêves poussent les hommes aux grandes actions ».

Si pour certains l’imposture a été la recherche de la transcendance, voire d’une transfiguration du réel, d’autres n’y voient que la tragédie : celle de « l’humanité condamnée à demeurer prisonnière de sa condition » à l’instar de Jean-Paul Sartre, son œuvre et ses personnages illustrent cette problématique existentielle, pouvant amener l’individu à devenir un imposteur, parfois même malgré lui. Le « Salaud » sartrien oscille en permanence entre posture et imposture. Dans la pièce Le Diable et le Bon Dieu, le personnage de Goetz incarne cette tendance au dédoublement lorsque l’individu se re­tourne contre son Moi. « Les héros sartriens ont souvent rendez-vous avec leur destin. Mais ce dernier est rarement au rendez-vous ». « L’imposture amène son auteur à jouer un rôle de composition et à le jouer jusqu’au bout pour le meilleur ou pour le pire. En effet, elle est un art de vivre… et de mourir ». Christian Savés met enfin « l’écrivain face à ses démons : entre dépossession de soi et conspiration de l’ego ». L’acte d’écrire est en soi une imposture, l’écrivain entretient en effet un rapport privilégié avec l’imposture. Sa condition d’écrivain l’y prédispose. « L’imposture de l’écrivain lui permet de s’évader hors de soi d’abord et hors du monde sensible. Il peut, grâce à l’écriture, refaire sa vie autrement, la réécrire, la réenchanter ». L’imposture littéraire s’illustre aussi par la pratique du pseudonyme : Romain Gary se faisant passer pour Émile Ajar est un cas emblématique de ce genre d’imposture, un cas célèbre de dédoublement de la personnalité littéraire. Cet auteur se dit lui-même « contrebandier de l’irréel » : « je ne suis dans la réalité que de passage […] toute forme qui rivalise avec la réalité me passionne » avouait -il.

L’imposture comme construction sociale

L’imposture n’est pas seulement une affection individuelle. Elle tend de plus en plus à devenir aussi une « maladie sociale », elle est devenue le révélateur d’un mal-être social, Freud l’aurait appelée une psychopathologie de la vie quotidienne, note Christian Savés ; citant le chapitre « Le temps de l’imposture » de l’ouvrage de d’Ormesson (Qu’ai-je donc fait, Robert Laffont, 2008) « Le monde en puissance de la télévision a renforcé le règne de l’imposture en lui conférant une dimension de masse et une justification démocratique. La société du spectacle a déjà laissé place à la société de l’imposture. Nous vivons dans une société qui encourage de plus en plus l’imposture. » Prolongeant ce raisonnement, l’auteur analyse « l’Histoire comme représentation ou le règne de l’imposture auto-réalisatrice ». Ce chapitre est étoffé par une multitude de mythes qui ont peuplé et construit le récit national. Pourquoi Histoire et imposture entretiennent-elles des rapports si prégnants ? Pour quelle(s) raisons(s) l’imposture est-elle si présente dans nos vies à travers les époques… au point d’en être partie intégrante ? Pourquoi cette ambivalence permanente ? se demande Christian Savés. « La cause semble entendue : l’Histoire est faite d’impostures et les impostures font l’Histoire » affirme l’auteur qui déroule les mythes attachés aux grandes figures : de Jules César à de Gaulle en passant par Vercingétorix, Clovis, Charlemagne et François Ier. Le cas de ce « sacré Charlemagne » est édifiant ; souvent présenté comme le précurseur de l’Europe et le père de l’école obligatoire, il n’a été ni l’un ni l’autre. L’auteur évoque aussi le cas des deux Napoléon (Le grand et le petit), il qualifie Napoléon 1er de « suceur de sang » et réhabilite Napoléon III, injustement vilipendé par Victor Hugo.

Il est vrai que la politique, telle que la conçoivent et la font les hommes, reste trop souvent un univers de faux-fuyants et de faux semblants. Depuis un certain temps, la politique a cessé d’être l’arbitre du destin collectif, de quoi alors est-elle l’arbitre au juste ? n’est-elle pas devenue un acte manqué ? se demande l’auteur, ne doit-elle pas être appréhendée comme une imposture ? Il y a des non-dits qui nous sont imposés de longue date et sans que l’on y prenne garde, au nom du « politiquement correct » qui inhibe et paralyse la sphère politique de ce qui faisait jadis son attrait politique : le souci d’authenticité et son corollaire la capacité à avoir prise sur les évènements. Montrant la voie à suivre, celle de l’exemplarité, Jaurès avait écrit : qu’il fallait « aller de l’idéal au réel avec toute son âme ». « Hélas, notre humanité a accouché d’une nouvelle espèce d’hommes qui font de la politique un métier, une source de revenus, à défaut d’en faire une vocation pure. Ce faisant, ils accréditent l’idée avancée par certains politologues suivant laquelle, il suffit de paraître, de communiquer pour gouverner. Privilégiant les apparences au détriment de l’authenticité et de l’action, c’est une forme d’illusion politique, une forme d’imposture tragique, « d’imposture démocratique à l’épreuve de la subversion socratique » source de malaise dans la Cité », déplore l’auteur. L’imposteur est avant tout coupable, aux yeux de Socrate, d’une imposture dirigée contre le bien de la Cité. Or, c’est précisément ce que Socrate ne saurait accepter, au nom de ses deux grands idéaux : le Juste et le Vrai.

Face à la dichotomie que constitue l’imposture dans le théâtre de la vie, peut-on encore s’étonner du malaise de l’être contemporain dans la société ?
L’ouvrage de Christian Savés représente une réflexion vivante, attrayante, approfondie et subtile solidement étayée et truffée de multiples références de romanciers, philosophes, politiques, témoignant de l’étendue de sa culture.

Katia Salamé-Hardy

Esthétique de l’imposture
Une expérience humaine
Christian Savés
L’harmattan, 2020, 218 p. – 22,50 €