Moscou – 1917 – Rapports d’Albert Remes, consul général du Royaume de Belgique

Gaël-Georges Moullec est un spécialiste reconnu de l’histoire de l’Union soviétique et de la Russie contemporaine et, à chaque livre publié, il nous ouvre des perspectives nouvelles et éclairantes sur ces sociétés. Capable de publier en français, en anglais comme en russe (il maîtrise parfaitement cette langue), il s’intéresse particulièrement aux échanges internationaux, sous toutes leurs formes. Il sait, dans les dépôts d’archives les plus difficiles d’accès, nouer les contacts et tirer les fils qui permettent de mettre en lumière des documents inédits. Cette fois encore son talent de découvreur fait merveille.

Il nous présente en effet une édition complète et soigneusement annotée des rapports très détaillés établis en 1917 par Albert Remes, alors consul général du Royaume de Belgique à Moscou. Fin observateur, Albert Remes, alors âgé de trente-quatre ans, avait déjà acquis une solide expérience diplomatique. L’intérêt du Royaume pour les événements de Russie s’explique par la présence de vingt mille Belges venus travailler dans l’empire des tsars, dans les grandes villes, le Donbass, l’Oural, la Russie du Sud et même la Sibérie. Les entreprises belges étaient fort impliquées dans les activités industrielles : industrie lourde, distribution électrique, textile, pétrole, transport et construction de tramways. L’envoi de consuls compétents et actifs s’explique donc aisément.

Car, plongé dans les tourbillons de l’histoire, ce consul ne reste pas claquemuré dans les murs d’un bâtiment officiel. Il sort, il écoute, il s’informe, il se renseigne, il se fait une opinion et, ce qui est important pour nous, il rend compte de tout cela à son gouvernement au jour le jour. Les informations sont donc prises sur le vif ; Remes n’a pas relu, après 1917, ces rapports, il ne les a pas modifiés. Il s’agit de sources de première main. Le dernier rapport présenté date du 9 décembre 1917. Peu de temps après Remes est rappelé avant d’être nommé à Stockholm.

L’intérêt de cet ouvrage est donc de nous montrer l’histoire vue d’en bas, par la population de Moscou. De Moscou et non pas de Saint Pétersbourg-Petrograd, la capitale d’alors où se produit le renversement de l’empire, la première puis la seconde « révolution russe ». Comme le constate Gaël-Georges Moullec, Moscou paraît longtemps bien éloignée de l’effervescence et de l’agitation révolutionnaire de Petrograd, on s’y efforce de survivre et de faire face aux soucis du quotidien alors que, à cause de la guerre et des déplacements des habitants, la population ne cesse d’augmenter tout au long de l’année. Gaël-Georges Moullec

montre que, depuis des décennies, l’historiographie de la révolution de 1917 évoque surtout les événements survenus à Petrograd, oubliant les rythmes bien différents des évolutions dans les autres grandes villes, comme Moscou. Ce livre remet les choses en place. Les rapports montrent aussi comment, jour après jour, s’opère ce que Gaël-Georges Moullec appelle « le tournant vers l’abîme ». On voit ainsi évoluer des groupes mobiles, des propagandistes de différentes tendances aux prisonniers allemands… L’impression de confusion politique domine à la lecture des rapports ainsi que celle d’une déliquescence de plus en plus grande d’un État devenu incapable d’assurer ses missions essentielles. Une situation dont les bolcheviks savent tirer parti. Et là encore les lettres de Remes évitent les reconstructions a posteriori de l’histoire. On constate par exemple que ces rapports détaillés ne font référence que trois fois à Lénine qui reste longtemps un parfait inconnu pour les Moscovites.

A eux seuls les rapports justifiaient la publication d’un livre. Mais il faut leur ajouter la qualité des notes de Gaël-Georges Moullec. Les lieux évoqués dans les lettres, les événements, les personnages signalés sont présentés de manière précise et rigoureuse. On mesure là l’immense érudition de Gaël-Georges Moullec, sa connaissance intime de Moscou et de la Russie, mais aussi sa capacité à replacer les informations ponctuelles livrées par le consul dans le contexte plus général d’une société en cours de bouleversement.

Ce livre est à découvrir par toutes les personnes qui souhaitent mieux comprendre l’un des tournants majeurs de l’histoire contemporaine.

 

MOULLEC Gaël-Georges,
Moscou – 1917 – Rapports d’Albert Remes, consul général du Royaume de Belgique,
Éditions SPM, septembre 2020, 372 p.– 33 euros.

 

Etienne THEVENIN,
Université de Lorraine (Nancy) – Laboratoire CRULH