Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Toulouse, mardi 17 mars 2020, comme dans toute la France, chacun se voit confronté à un mot rare dans le langage quotidien : confinement

Je venais juste d’entamer l’écriture d’un essai qui, dans la suite de ma recherche, devait porter sur les dysfonctionnements de la mondialisation. Le matériau ne manquait pas. En France avec le mouvement des « gilets jaunes » puis celui contre la réforme des retraites. De Hong Kong au Liban, du Chili à l’Algérie…, un peu partout sur la planète quelque chose craquait. L’Amazonie comme l’Australie ou la Californie brûlaient sur fond de profond désastre climatique. Le terrorisme et des guerres locales embrasaient le monde. L’anthropocène détruisait de manière foudroyante des multitudes d’espèces. Le tout jetait à la mer des humains désespérés et rejetés par ce qu’ils espéraient être leur avenir, leur devenir.

J’avais choisi le terme de « séisme » pour évoquer ce contexte. Je souhaitais ainsi traduire, qu’au-delà de ces événements que rapportait à longueur de journée notre société d’images, la sensation que nous étions devant le surgissement dans la sphère publique de ressorts cachés. Dans leur disparité apparente, ces événements devaient receler un terreau commun qu’il convenait de nommer.

L’horizon idéologique de la société contemporaine était à la mobilité, au réseau, à l’interdépendance. Il existait une virulence de l’injonction à être mobile. Elle répondait à un fonctionnement basé sur la viralité des réseaux et de l’organisation économique.

Et voilà qu’une autre viralité, celle du coronavirus, assignait le monde à l’immobilité, au confinement, dans ce qui s’annonçait comme une pandémie qui mettrait en échec l’arrogance techniciste de l’époque.

Pas besoin de madame Irma et de sa boule de cristal pour comprendre que nous allions assister à une remise en cause générale du fonctionnement de nos vies quotidiennes.

J’avais choisi pour titre de mon projet d’écriture La Grande Réparation (de l’humain, de la planète, du social). Tout cela sentait déjà la naphtaline. Manque de radicalité. En fait, on entrait en Terra Incognita. La dernière élection présidentielle en France s’était choisi l’expression de Nouveau Monde. Mais ce nouveau monde c’est celui qui, maintenant, se profile dans l’horizon improbable de l’après pandémie.

Voila ce que doit maintenant devenir ce projet de livre, le journal d’un confiné. Débutant avec le confinement et se concluant par des points de suspension de l’aventure qui commence avec la fin de celui-ci. Jour après jour, relater ce que cet immobilisme nous racontera de la mondialisation actuelle, sous respirateur artificiel, et, du Nouveau Monde en gestation.

Bas les masques ! mercredi 18 mars 2020

Du film à succès Joker, à l’exaspération de l’armée médicale, des masques ! Quand des vies sont en jeu, les symboles crient. La crise des « gilets jaunes », à sa manière, mais, au fond, toutes les crises que je viens d’évoquer, exhortent un « bas les masques », signe de doutes, de défiance. La fracture de confiance est partout. Le sens nulle part.

Ce n’est plus L’armée des Ombres mais celle de femmes et d’hommes affrontés à la sidération que suscite la violence d’un imprévu, la découverte de la face cachée du mirage de leur vie. Ce qui ne peut être vécu que comme un traumatisme. Il reste leur « Résistance ».

Jusqu’alors c’étaient des mots, parfois, souvent, des revendications. Manque de moyens, marchandisation de la santé. Mais, face à cela, des certitudes. Le leadership d’un système de santé envié. Et soudain quelques grammes de textile, apparemment illusoires, deviennent une confrontation avec la mort. Symbolique, dans la découverte d’une telle fragilité. Réelle et étouffante par sa vitesse de propagation et son odeur fétide d’irrémédiable.

Etre exposés pour quelques grammes de tissus, qui aurait pu le croire ?

Quelques bouts de tissus et une libération soudaine de la parole. MaskToo ? Les mots affluent comme une rhétorique précise et préparée. Là où il ne s’agit que d’un amas de faits, de constats parfois de perceptions faussées.

Comme une découverte, la mondialisation révèle une interdépendance qui bride notre souveraineté.

Ce grand mot. Pour l’heure, il raconte qu’on n’a plus d’industrie textile ou si peu. Que de délocalisation en délocalisation on se perd dans les méandres de la production de nos objets du quotidien.

Les germes des affrontements à venir sont là. Immédiat avec le corps médical et les métiers exposés. En filigrane avec les éditorialistes des médias mainstream. Mais, on le pressent, dans un pugilat politique de sortie de crise, entre récupération, opportunisme populiste et il faut l’espérer un grand retour de l’idéologie pour se confronter valeurs contre valeurs face au Nouveau Monde.

Chacun apprend des règles inédites. L’éloignement de l’autre pour lequel on a retenu le terme de « distanciation ». Plus d’effusion, plus de corps en somme. On pense aux jeunes, et aux autres, à leurs pulsions, à leurs désirs. La société numérique et ses algorithmes supprimaient déjà les corps dans ces relations virtuelles des réseaux. Mais nul n’était préparé à cette traduction, si concrètes, celle de l’interdit, dans nos vies.

Pourtant, dans le même temps, ce sont des algorithmes qui permettent à l’armée nouvelle d’affronter l’ennemi.

L’hybridation entre algorithmes et nos vies nécessitent un curseur pour ne pas sombrer dans un monde déshumanisé.

Des chiffres et des lettres dans une relation indissociable.

Nos corps et nos technologies noués sans arbitre de confiance !

De quel nouveau monde parlerons-nous ? (18 mars 2020 au soir)

L’épidémie fait brasser les idées et les doutes. Certains se recroquevillent, somatisent, d’autres se projettent. Pascal Dion est un ami et un partenaire de ping-pong des idées. Il est coach, thérapeute professionnel et spécialiste comportemental.

Ca m’intéresse bigrement de savoir quelles sont les réactions de ses « patients » face à l’annonce du confinement. Nos échanges seront, sans doute, entre les lignes que ce journal va dérouler.

Ces derniers temps, nos discussions tournent autour de l’identité, de l’individuation dans notre société numérique horizontale.

Je perçois un déplacement des questions intimes de la socialisation vers la sociabilité.

Et, dès lors, une quête et une exigence de comprendre mais, in fine, d’être satisfait, calmé par un objet adéquate. Cela signe la défaite ponctuelle de la psychanalyse et de l’idéologie face aux espaces incertains du développement personnel.

Cette nombrilisation des attentes est au coeur des enjeux politiques. La ligne de démarcation est floue comme on peut le constater avec la notion d’estime de soi.

Le contexte de gros temps, dans lequel nous entrons, devrait me ramener sur ce thème.

Voici, en tous cas, ce que, de sa place, Pascal me raconte :

De quel nouveau monde parlerons-nous ?

De quel nouveau monde parlerons-nous ?

Nombreux sont ceux qui espèrent une prise de conscience politique, une modification totale du paradigme, une économie germée dans le substrat non pas uniquement du désir, mais davantage du besoin. Quels sont les champs du possible ? D’abord, s’en sortir vivant ! Ensuite, le projet de demain va devoir passer par la reconnaissance du sujet et l’abandon de l’attache à l’objet. La consommation a menti sur la promesse du bonheur en déifiant l’objet comme source unique de toute possibilité de ce fameux bonheur. Nous connaissons la suite : volonté de produire au-delà du besoin, diversification et multiplication des offres, création d’emplois précaires, perte des productions locales, agriculture intensive et sponsorisée : scenario apocalyptique sous couvert de culpabilité, que la communication publicitaire invective aux milliards de consommateurs. Mais Apocalypse en grec ne signifie pas la fin des temps, cela se traduit par « lever le voile » – celui de l’illusion de cet objet qui nous rendrait plus heureux ou finalement non exclu du système. En effet, de quoi sont remplis les cabinets de psy ? De la souffrance de la non-reconnaissance ou de la peur du sentiment d’exclusion.

Notre société normée a créé la peur du rejet.

Pourtant, depuis trois décennies, les mouvances écologiques ont vu une idée se profiler : celle de la découverte de soi et de ses besoins autrement que dictés par un professionnel ou une institution. Le projet d’émancipation pouvait se mettre en marche avec une abondante littérature, des artistes musicaux engagés et des penseurs qui nous guidaient petit à petit vers une décroissance envisagée. Bien sûr, tout cela était confus, parfois paradoxal. Il y avait à la fois le désir d’une connaissance de soi, d’une émancipation et, en même temps, le risque d’un repli communautaire.

Alors, comment faire ? Fallait-il attendre l’apocalypse pour envisager le « et-et » et plus le « ou-ou » ? Pouvons-nous imaginer une économie basée sur le « suffisant » (Winnicot), le lien, le fondamental ? Une économie fondée sur la prise en compte de la santé et de la vie, tout simplement ? Aucun système, en fait, ne modifiera le destin de l’homme, car le système est fait par l’homme. C’est donc la pensée elle-même que nous devons modifier en allant vers la créativité – tout le contraire de ce que les sociétés industrielles et modélisées ont fait depuis des décennies. Alléger l’ingénierie et les systèmes, pour y mêler la créativité de l’art, la spontanéité du mot, le pouvoir de l’intuition, le lien qui fait comprendre et fuir la peur ; en bref, permettre la liberté dans son acceptation grecque, libre des émotions enfermantes et pulsionnelles…

TO BE CONTINUED

La « jungle de Noirmoutier », jeudi 19 mars 2020

L’annonce du confinement a fait, pour certains, l’effet d’une bombe, pour d’autres d’une boum ! Pas facile pour une jeunesse effusionnelle d’entendre le cahier des charges d’une responsabilité fusionnelle.

Alors, comme au soir des résultats des examens, on s’assemble, on rit, on danse, on se dit à bientôt en échangeant sur les destinations.

On assiste, hagards, à l’exode de trains bondés de Parisiens qui vont voyager dans la promiscuité (distanciation zéro) et faire prendre l’air à leurs virus potentiels dans les campagnes, les plages ou les îles de leurs vacances.

Mais cette migration, en période de sensibilité identitaire exacerbée, transforme les insouciants en migrants.

Ils découvrent, à leurs dépends que l’on est toujours et très vite le migrant de quelqu’un.

C’est ainsi qu’ils se retrouvent habitants de la « jungle de Noirmoutier ». Leurs voitures ont leurs pneus crevés. Des slogans hostiles fleurissent sur les murs. Ils auraient pu l’anticiper. Déjà à La Réunion, les touristes se sont vu refouler sur une île qui vit beaucoup de son tourisme.

Les pièges de l’intolérance, du repli et des frontières se referment vite dans cette mondialisation qui assèche les coeurs et ferme les portes de l’accueil.

Le coronavirus remet en scène les débats des frontières.

Cela n’annonce rien de bon si rien ne vient se proposer qui fasse à la fois autorité et humanité.

« Le retour d’Afrique », vendredi 20 mars 2020

Premiers jours de confinement, souvenir qui ne me rajeunit pas. 1973, le film poétique d’Alain Tanner Le Retour d’Afrique.

Vincent est un trentenaire admiratif d’Aimé Césaire. La période est encore celle de Mai 68, de cette « France qui s’ennuie », comme l’avait écrit Pierre Viansson-Ponté dans les colonnes du Monde. Vincent est le personnage principal de cette ode à l’aventure personnelle de la remise en cause d’un confort étouffant. Film générationnel, son synopsis n’est pas sans rapport avec les doutes existentiels actuels.

Vincent veut tout plaquer et partir en Algérie avec sa fiancée. Tout est prêt pour cette fuite vers de nouveaux possibles. Le couple organise un dernier dîner avec des amis. Ils ironisent sur ces petits bourgeois qui ne font pas la même démarche qu’eux.

Mais le matin du départ, un télégramme changent leur plan. Ils se sentent ridicules après leur soirée et sont confrontés à la déception de l’échec de leur rêve de fuite. Alors, ils inventent une autre fuite. Celle d’un huis-clos avec lequel ils entendent poursuivre leur extraction de leur quotidien. Ils s’auto-confinent en quelque sorte.

Ils répondent à la mobilité par le voyage de l’immobilité, dans leur appartement vide et coupés des autres. La priorité est donnée à la question et au chemin plutôt qu’aux réponses et à l’objectif.

Le confinement n’offre-t-il pas un prétexte à une réflexion débarrassée de l’injonction du réalisme entravant l’imaginaire du Nouveau Monde qui peut s’ouvrir, à un voyage virtuel en Terra Incognita ?

Ce ne serait pas, comme en 1973, une réponse à l’ennui mais à une nécessité, du devoir climatique à la résistance à une déshumanisation planétaire.

L’autorité aphone, samedi 21 mars 2020

L’autorité, comme le discours politique, repose sur la parole, la rhétorique et la voix. Or elle est actuellement submergée par un déferlement d’images. Tout passe par une amplification émotive.

Le président de la République peut toujours expliquer que nous somme en guerre. Cette société s’est mithridatisée face à la parole d’autorité et au vertical. Faute de confiance et par choix de la percussion, immédiate et sans effort, des images portées par les réseaux sociaux.

Alors que ses « snipers » médiatiques invoquent l’indiscipline des Français, il est aussitôt pointé une autorité défaillante.

A vouloir militariser la parole publique, il faudrait en adopter les règles.

Des messages simples, directs sur lesquels il ne peut être envisagé de revenir rapidement. Des ordres ! Ce qui n’est pas explicitement autorisé est interdit.

Autant dire que s’abriter derrière les avis d’experts ne fait pas la maille. La science doit faire autorité mais pas être l’autorité. L’autorité doit être incarnée. La parole dure doit être dite par le Président, c’est lui qui doit nommer.

L’épidémie confronte ainsi à une question centrale de nos sociétés qui est celle de l’autorité et ce que l’on entend par là. L’autorité n’a de crédibilité que sous deux formes opposées. Celle de la force et celle de la confiance.

Ce sera un sujet majeur de la sortie de crise. La peur, la perception de la mort, la brutalité de l’imprévu qui s’impose et qui révèle en quasi direct toutes les failles, installent un sentiment d’impuissance, de fragilité et de précarité.

La tentation sera forte de se réfugier dans une réassurance simple, autoritaire voire populiste.

Cette crise fait découvrir le doux terme d’ « asymptomatique ». Il doit y avoir quelque chose de ce registre dans la société. L’armée des asymptomatiques, combien de divisions ? Difficile à dire. Parfois, ils portent un gilet jaune et permettent de vérifier leur existence. Ils portent le virus des nouvelles douleurs contemporaines. Quel est sa virulence ? Quel effet aura le conoravirus sur lui ? La soumission après l’épreuve, une radicalité amplifiée ou l’énergie de l’accompagnement d’une autorité humaine qui tendra une main bienveillante mais ferme ?

Le confinement ne fait que commencer. Il va vite devenir plus strict, mettre en tension les pulsions rebelles et les excès hypocondriaques. La belle unité va être traversée par les conflits. L’affrontement entre tendances communautaires diverses et élan consensuel est-il possible ?

L’après attentats de 2015 avait des images, des corps, des points de fixation divers qui nourrissaient l’envie des retrouvailles. Le Président a pu faire le job et il le fît. Mais ce désastre actuel, sans traduction en image, va attendre l’implication par la proximité des atteintes, les morts de proches. Quelle sera la réaction ?

Le paradoxe des experts, lundi 23 mars 2020

Rien de plus normal. Les chaînes de TV en continu offrent un panel inattendu d’experts. Peut-être faut-il prendre quelque précaution ?

C’est important car l’avenir sera largement impacté par la relation que nous développerons avec la science, la technique et donc, les experts.

Ces derniers, eux-mêmes, commencent à être directement concurrencés par l’intelligence artificielle.

Les tenants de cette dernière, les plus aventuriers, ou les plus aventuristes, ont déjà une idée folle des futures prises de décisions. Il serait finalement pas mal de se passer des vies. La démocratie en sortirait, plus efficiente, plus pertinente, plus rationnelle. Bigre !

Donc, il faut regarder avec attention le film néo réaliste du récit de cette épidémie. Gardons trois leçons. Il y a eu l’éclair. Quand Jupiter, en professeur Caumes, a fait parler la foudre. trois phrases de trois ou quatre mots. Un ministre, auquel chacun prêtait une bonne communication, groggy. Du très grand spectacle. Ces quelques secondes qui changent la face des choses. C’était donc l’expert Jupiter, avec un casting de film américain des années cinquante.

Ensuite il y a le casting des experts chroniqueurs. Impossible de savoir s’ils sont l’un ou l’autre, ou les deux. Aucun jugement de ma part. Un simple message de précaution à l’emploi. Un expert c’est un expert. Deux c’est un débat. Trois ce sont des injonctions contradictoires.

Ce qui est vrai pour les experts, le demeure pour l’intelligence artificielle et le « deep learning ». Le digital peut être une gouvernance, une domination, pas une conscience. Je crois que cette époque vit une crise du futur et que c’est largement dû à une place indue de la technologie algorithmique. La lenteur ? pour la penser politiquement et sociétalement, n’a d’égal que sa vitesse de propagation, une pandémie algorithmique.

La quête d’un équilibre, entre les apports technicistes et les enjeux décisifs de la vie, sera le curseur de la gouvernance à inventer pour le Nouveau monde.

Une mondialisation qui n’exclut pas la conscience.

Il s’agit là de la leçon fondamentale que nous rappelle le coronavirus. La présentation crue de la mort comme notre ami « pour de vrai » et pas comme les amis de Facebook. Cela nous aidera à repousser la technologie à la place qui doit être la sienne.

J’ai travaillé, depuis plusieurs années, sur le thème des technologies en santé et particulièrement en matière de désertification médicale. Je porte les stigmates des freins avertis d’experts en tout genre. Quelle joie de voir que les barrières ont volé en éclats. La télémédecine s’est imposée. L’aménagement du territoire s’en trouvera profondément chamboulée. L’archipel français aura, peut-être, été un concept éphémère car il ne pouvait résister à une guerre.

Ce qui est vrai en santé va l’être pour de nombreux usages. Pour la mobilité, l’énergie, la culture, l’agriculture et l’alimentation… Le devoir climatique va y puiser des forces nouvelles. Le rapport rural/métropole va se rééquilibrer, la démocratie et la représentation aussi.

Les données vont devenir le commun des communs.

Elles appartiennent aux citoyens. C’est un patrimoine personnel et partagé sur un territoire. La valeur de ce big data patrimonial va rejoindre la valeur travail de Marx pour expliquer les futurs modes de production.

Ces modes de production des nouveaux possibles seront plus respectueux de la nature, plus éthiques. Ils devront aussi être plus plastiques, plus agiles. L’intégration de la valeur adaptation dans les processus de production agira comme des gains de souveraineté par dissuasion. Leur coût équivaudra au financement d’une armée pour se protéger. Ce sera un investissement national et un enjeu d’innovation. Comme pour la dissuasion nucléaire, ça pourra devenir un facteur de stabilité dans une mondialisation apaisée des échanges.

La dissuasion créative, mardi 24 mars 2020

Bien fait !

Je ne suis pas surpris. Ce n’est pas parce que l’on veut se situer dans une perspective de transformation radicale et nécessaire qu’on évite les réactions convenues.

Lundi, dans ma chronique quotidienne libre et prospective, je m’étais autorisé cette bifurcation : « Les modes de production devront aussi être plus plastiques, plus agiles. L’intégration de la valeur adaptation dans les processus de production agira comme des gains de souveraineté par dissuasion ».

L’idée était simple, pour certains simplistes, pour d’autres inaccessibles. Pour moi, l’économie n’est que politique. Le verbe précède le nombre. L’épidémie avait fait ressortir d’importantes contraintes, habituellement masquées. Premièrement, le désir collectif de souveraineté entrait en percussion avec une mondialisation construite sur une interdépendance concurrentielle qui annihilait la volonté politique, l’exercice démocratique et une véritable coopération. Deuxièmement, l’interdépendance criait plutôt, au moindre bobo, celui de dépendance économique.

Alors pourquoi ne pas calquer une défense nationale qui protège la nation et proposer une défense créative de souveraineté ?

Pas bâtie sur des replis et des frontières refermées mais sur l’intelligence et l’agilité. Sur le principe de la dissuasion nucléaire, qui est payer pour ne pas utiliser, créer une dissuasion créative de souveraineté économique.

Il n’est pas l’heure ni le lieu d’aborder les difficiles enjeux d’un tel objectif. Pourtant, si on dépasse le conformisme intellectuel, beaucoup de choses sont sur la table. Les infrastructures de production pourraient être pensées pour supporter des adaptations rapides. On pourrait fouiller et développer des choses qui existent marginalement comme le travail fusionnel de recherche entre industrie et artistes. Pourquoi ne dit-on pas que cela fait l’objet de brevets convoités, souvent classés secret défense ? Par exemple dans la coopération entre magiciens et industries du virtuel. Il y a, aussi, beaucoup à faire dans l’organisation des transferts de technologie.

Cela suppose, c’est vrai, une mutation profonde de l’action publique dans ses comportements et dans sa vitesse de réaction.

Mais tout autant dans l’esprit qui prévaut dans l’activité industrielle. Il faudrait, pour cela, modifier les relations entre industriels et acteurs publics dans la proximité des territoires.

Tout cela peut être perçu soit comme une gentille utopie, soit comme l’émergence d’une évidence. C’est un imaginaire qui demande à être symbolisé diraient les mathématiciens. Est-ce souhaitable et donc possible ?

L’Europe pourrait-elle en faire une espérance partagée ? L’enjeu climatique pourrait en dessiner le principe, entre responsabilité et créativité.

A suivre…

Pour le dire crûment…, mardi 24 mars 2020, suite

Les réflexions disruptives, que je lance parfois, comme dans ma chronique sur l’adaptabilité créative de nos organisations, tire sa légitimité de l’absence de choix.

On ne s’en sortira pas en prenant l’option d’une continuité adaptée.

La question de cette période est sa vitesse. Et, en contrepoint, l’inertie. Cette société est en tension extrême. Dans son organisation et dans l’intime collectif. La fragilité est forte. L’hôpital est là, hélas dans ces conditions, pour nous le rappeler.

Si nous ne pouvons ou voulons choisir les réponses autoritaires, il faut opter pour le courage. Une sortie de « guerre » ne laisse pas de temps. Les vainqueurs se servent, les autres pleurent, transigent mais se soumettent.

Seule la vitesse de la créativité peut combattre celle de la puissance coercitive.

En fait, nous le savons et tout le monde a peur. C’est vrai pour l’heure sur le niveau de confinement et les principes de précaution. C’est vrai, très vite, pour l’appréhension du futur.

Nous sommes structurellement fragiles et socialement aux portes de la rupture. Après les « gilets jaunes », le conflit des retraites, l’épidémie éclaire l’injustice croissante dans ce si beau pays. C’est, paraît-il pire ailleurs. Peut-être, mais ce n’est pas ce qui constitue la fierté de l’imaginaire français.

Les inégalités sont criantes devant la crise actuelle – le logement, l’incertitude financière, les moyens éducatifs, la santé… bref ce qui donne la confiance ou produit le sentiment de précarité. Ce qui vient interroger la dignité.

Les fluctuations, autour de la rigueur du confinement, sont les résultantes de notre relation ambigüe à l’autorité.

Est-ce que ça va tenir ?

A minima, que nos responsables actuels et futurs rompent avec les normes de leur « quant à soi » soporifique et de leurs urgences immédiates de continuer leur route, à court terme.

La suite du journal, d’ici quelques jours, y sera confrontée.

Pour le futur et l’économique, il en va de même. Il faut rompre avec la doxa.

Pour ceux qui voudraient… Oskar Morgenstern, le concepteur avec John Von Neumann de la Théorie des Jeux, en 1965, a commis un article sur la compressibilité des systèmes1. C’est ancien, mais d’une grande actualité, pour comprendre la nature et les contraintes de la mutation d’une économie de guerre.

Il faut des mesures de court terme, économiques et sociales, mais, tout autant, imaginer le futur proche et ses possibles pour éviter la soumission nationale ou européenne et la révolte citoyenne.

En fait, Terra Incognita, est bien un journal éphémère, libre et prospectif mais, tout autant, projectif. Plus que jamais il faut comprendre l’état de l’inconscient collectif, avoir des intuitions puis se projeter.

« Ca plane pour moi », mercredi 25 mars 2020

Cher Plastic Bertrand, votre titre a connu un succès planétaire. Mon fils Manuel était fan. Toute une génération. C’est vous dire que votre côté punk ne me dérangeait pas.

Mais je dois vous le dire, sans vous incriminer, le monde doit changer. Et, justement, il y a deux gros problèmes. Avec le « plastic » et avec « ça plane ».

Alors, puisque nous sommes en terra incognita, regardons froidement les choses. Et, parce qu’il faut commencer par un bout, Pascal Dion s’interroge sur le tourisme. C’est depuis son hublot mais ça nous concerne tous.

La question du sens qu’on va donner à tout ça après.

Le sens comme une destination, l’endroit qui prévaut dans ce nouveau territoire inconnu.

Je pense que nous allons devoir mesurer notre capacité à renoncer à quelque chose.

Depuis si longtemps, le but, ce que nous avons identifié comme une évolution, était : toujours plus de quelque chose. Ainsi en va-t-il de notre faculté à s’imaginer facilement ailleurs pour ne pas avoir raté sa vie : « j’voudrais pas crever avant d’avoir connu les chiens noirs du Mexique, qui dorment sans rêver, les singes à cul nu dévoreurs de tropiques, les araignées d’argent au nid truffé de bulles… » (Boris Vian). Mais le poète nous mettait aussi en garde contre l’amour de l’objet qui martyrise l’objet de l’amour (Complainte du progrès).

Je pense que le tourisme industriel est le résultat de ce que notre société capitaliste promeut – le tourisme, c’est l’autre face du travail. Le tourisme de masse s’est inscrit comme la récompense nécessaire de notre dur labeur, laissant de côté, comme sait si bien le faire le mouvement du « suivisme », toute réflexion critique.

Aujourd’hui, plus d’un milliard et demi de touristes par an. Résultat : le transport aérien est responsable de 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Quant aux espaces maritimes, ils sont en danger à cause, notamment, des grandes compagnies de croisières et des multitudes de bateaux privés qui polluent les océans. Qu’est-ce qui peut bien nous pousser à continuer à ce rythme, parfois de deux voyages longs courriers par an ?

« Nous rentrons d’Afrique du Sud et, rendez-vous compte, nous avons eu un domestique à demeure pendant 15 jours », se délecte un couple. Le tourisme a tué l’esprit du voyage. Ce n’est plus la découverte qui prime, c’est l’art du divertissement, le safari, le club…

Et, sous couvert de création d’emplois, on peut y voir une forme de néo-colonialisme : en vérité, je pense que bien souvent les réalités touristiques envahissent le quotidien des autres et rendent leur vie impossible.

Ma décision est prise, je ne voyagerai quasiment plus. Imaginons que cette crise financière mondiale mette demain une partie de plus en plus importante de la population sans emploi : la pratique touristique se réduirait et ne serait plus une priorité. Il y aurait donc, après cette pandémie, une nécessité à revoir nos priorités. Cela veut dire aussi que la France, première destination touristique, ne pourrait plus compter sur cette manne pour redémarrer son économie, mais sur ses concitoyens. Ce qui revient aussi à modifier l’offre de façon radicale. Nous allons enfin arrêter d’aménager des espaces artificiels à des fins touristiques, qui déstabilisaient presque toujours la faune, la flore locales et les habitudes de liens familiaux. La mobilité est peut-être à repenser aussi.

Jacques Attali nous prévoyait il y a quelques années comme des nomades ; nous sommes devenus no-man, des non-humains.

La mobilité, pourquoi faire ? Personnellement, j’y renonce.

Elle me fait penser à la façon dont Steve Job avait présenté le premier smartphone :

Lui : Qu’est-ce que c’est ?

Les autres : Un téléphone ?

Lui : Pas seulement.

Des corps sans images, des images sans corps, jeudi 26 mars 2020

La tragique épidémie que nous affrontons soulève le capot d’une société dont le moteur se révèle très différent de ce que nous imaginions.

Globalement, la complexité nous saute au visage et, là encore, les masques sont absents ou inefficients. Cette complexité nous lie avec les méthodes de décision et,donc, aux experts. Retour au point de départ.

Nous avancions les yeux fermés, tantôt dans une confiance feinte mais rassurante, tantôt en constituant une peur d’un inconnu ressenti comme menaçant.

Cela pose la question de la compréhension en société complexe. S’installe une défiance qui obère les possibilités de nouvelle espérance collective.

Puisque le coronavirus nous invite à la prospection, il nous faut garder à l’esprit cette névrose collective masquée pour pouvoir envisager le Nouveau monde.

Arrêtons-nous sur un élément, apparemment bien léger qui fournit un exemple dans ce contexte.

La communication et les médias tiennent une place importante en temps de crise, a fortiori de confinement.

Seulement, notre société est habituée à saisir le réel par l’image.

Mais, dans le contexte présent, il n’y a pas d’image de corps et les corps sont sans image. Il ne reste plus que la parole. Seulement, elle est cacophonique quand les experts divergent et insuffisante quand c’est la parole présidentielle et qu’elle semble accompagner le cours de l’eau, là où on attend d’elle qu’elle fasse barrage.

Nous sortons de l’épisode des « gilets jaunes » et ses images « non nettoyées », c’est-à-dire qui ne sont pas accompagnées d’une intention explicative. des images brutes. C’est similaire à une information sans journaliste, sans médiation.

Ces images non nettoyées nous ont livré l’inquiétude de ne pas voir de sortie à cette crise. Le magma, que forme cette éruption d’un inconscient collectif qui passe à l’acte hors de toute maîtrise, peut s’épandre sur une société médusée qui ne sait plus à quels repères se raccrocher.

Actuellement, c’est autre chose. L’image est impuissante, par manque d’objet, à rendre compte de la tragique réalité. Un sujet sans objet pour le représenter. N’est-ce pas signe d’une situation où le subjectif est aussi important que la réalité, tendant à faire disparaître les corps derrière des perceptions émotives.    

Ce manque de concrétisation dans des images n’est pas pour rien, probablement, dans l’indiscipline encore constatée face au devoir du confinement.

Sans doute, c’est le symbolique de la fréquentation de la mort qui finira par faire partager un sentiment commun.

Un mouvement A-viraliste ?, vendredi 27 mars 2020

A mon tour, je vais participer à l’antienne. Rien ne sera, donc, plus comme avant en sortie de cette pandémie. Soit ! Mais il est souhaitable de s’engager un peu plus loin sur ce chemin de consensus.

Deux axes de profonde transformation se présentent à cette bifurcation chère à Gilles Deleuze. Celui du modèle économique. Celui des valeurs, philosophiques, politiques et, partant, psychosociologiques.

Terra Incognita est une invitation à s’aventurer dans des projections qui ne sont, en rien, des prévisions.

Comme il faut bien partir d’un point zéro, je veux choisir, pour celui-ci, la crise de la mondialisation que, pour la circonstance, je nommerais la crise de la viralité.

Quelles questions, quelles réponses pour un mouvement A- viraliste planétaire ?

En effet, l’épidémie du coronavirus semble agir comme un révélateur des dérèglements du libéralisme mondialisé.

Il s’installe une viralité symétrique à celle de l’épidémie : celle d’une mise en cause de tout le lexique de la mondialisation. C’est une viralité de la perception, du ressenti, mélangeant allègrement de l’objectif et de l’irrationnel. Comme si le feu couvait (crises sociales dans le monde, urgence climatique, montée des inégalités et injustices…) et n’attendait qu’un souffle complice.

C’est la logique de la mondialisation des réseaux, des algorithmes qui est interpellée. Les réseaux ont pour spécificité la diffusion de messages, en temps réel, écrasant la perspective et jouant ainsi un rôle implicitement normatif.

Entre subjectivité et données objectives, c’est la rhétorique politique qui est éclairée dans une ruche foisonnante de doutes, de critiques, de révélations : frontière, identité, souveraineté, chaîne de production, relocalisation, localisme versus mondialisation, injustice, universalisme.

Il s’agit donc d’une mise en cause du fondement même du modèle du libéralisme mondialisé.

Mais s’expose, simultanément, le sentiment d’impuissance face à l’ampleur de la question.

Peut-on tenter de mettre en place une viralité du débat face à la viralité de la crise ? L’objectif est d’ouvrir le débat à la créativité et non d’exposer un prêt à porter intellectuel qui a ses propres logiques de conception et de diffusion.

Peut-on réparer la planète, ses aspects climatiques et écologiques, tout comme ses dérives humaines et sociales ?

C’est l’espace fractal de Terra Incognita dans lequel gambadent les notions clés d’identité, d’autorité, de justice, de responsabilité et de créativité, de liberté et d’émancipation, de laïcité, bien sûr, et, donc d’éducation.

Entre repli nationaliste et nouvelle ambition universaliste, prospectons… D’abord sur les valeurs car le modèle économique de l’ « après-guerre » ne peut-être que la conséquence de ce qu’elles diront.

Réunir, ne plus opposer, samedi 28 mars 2020

Le coronavirus est un décrypteur de mondialisation. Il nous transforme en planétologue dès le premier toussotement. Habitué(e)s à une bonne distanciation avec une mondialisation vécue, dite, mais abstraite, celle-ci se fait d’une lourde présence.

Simultanément, la remise en cause de notre perception étroite de notre espace devient, aussi, exposition d’une palette de comportements, d’objets, de solutions qui cohabitent étrangement avec notre petit monde d’habitudes.

Deux options s’offrent à nous : rejeter ou accueillir cette diversité.

Question sans cesse renouvelée mais qui nous interroge sur notre capacité à ne plus réfléchir et décider à partir de nous. En cela, elle préfigure les traits avec lesquels nous dessinerons le Nouveau monde.

Pour Terra Incognita, Sandrine De Freitas, actrice en méthode holistique de santé, nous en montre un champ d’application. La santé et le soin, le corps et l’esprit… quoi de plus démonstratif de notre état d’esprit ? La solidarité commence par là !

Réunir, ne plus opposer

Cette crise sanitaire touche le monde entier. Le regard que nous portons sur notre mode de fonctionnement invite à ouvrir notre vision sur les systèmes mis en place, notamment au niveau des prises en charge des malades, des maladies, sur nos choix et priorités, sur nos actions posées et leurs limites, nos limites. Trop de ruptures, trop de sujets délaissés et qui apparaissent aujourd’hui comme essentiels à traiter, pour évoluer.

L’actuel coronavirus tue, et les conséquences se feront ressentir longtemps, mondialement. Des questions s’imposent. Sans la santé, pas de vie. Autrement dit, sans le système de santé, sans les soignants, nous ne sommes pas grand-chose, nous n’avons rien. Et l’opposition des méthodes de soin n’aide pas à la guérison, mais limite le potentiel de garder la santé. La science n’est pas opposée à l’expérience et la crise du coronavirus engage à optimiser les choses. Solidarité. Complémentarité. Santé.

Or, en Chine, le coronavirus a été traité en union avec la médecine traditionnelle chinoise (moxibustion, pharmacopée et acupuncture) et la médecine dite « occidentale » (cf. le Professeur Raoult). Selon le directeur général de l’OMS, « Il ne faut pas opposer la médecine traditionnelle et la médecine occidentale. Dans le contexte des soins de santé primaires, les deux peuvent se compléter harmonieusement et il convient d’utiliser les meilleures caractéristiques et de compenser les points faibles de chacune. » (2008) Dans plusieurs pays où les systèmes de santé sont organisés autour des soins de santé primaires, la médecine traditionnelle est bien intégrée et offre une base importante de soins préventifs et de traitements pour des problèmes de santé courants.

Ne devons-nous pas nous inspirer de cette alliance des champs de compétence ?

Ouvrons-nous à ces deux médecines, en réunion, aux professionnels médicaux et paramédicaux.

Plus de soignants, plus de santé. Aujourd’hui et pour demain.

Une piste de réflexion à travailler en sortie de crise : celle qui vise à ne pas exclure des méthodes, des approches, qui accompagnent notre médecine moderne et occidentale. Nous le vivons à l’heure où nous sommes prostrés à attendre l’arrivée d’une vague de contaminés sans précédent. Dans ces moments d’angoisse, des propositions médicamenteuses se présentent et, parce que les essais cliniques habituels n’ont pas le temps d’être mesurés dans les conditions normales, un traitement est pourtant autorisé s’il est décidé collégialement par des équipes dédiées face à des malades gravement atteints. Il s’agit, dans ces moments exceptionnels, de libérer notre capacité à ne plus exclure les solutions venant d’autres points de vue, d’autres traditions, d’autres pays… C’est une autre façon de vivre la mondialisation : dans l’ouverture et non le cloisonnement, la volonté de connaître et non le dogme.

Le chaos est rempli d’espoir, parce qu’il annonce une renaissance : naître à nouveau, autrement. 

Yoga, lundi 30 mars 2020

Qui l’eût cru ? Yoga était devenu, dans le monde d’Après, un élément essentiel de tous les enseignements, de toutes les formations. Au Medef comme à Bercy, on ne parlait que de lui.

Bien sûr, il s’agit d’une allégorie. Yoga est une allégorie pour dire combien la recherche de souplesse était la leçon majeure de la pandémie qui venait de terrasser les grands principes normatifs de feu le libéralisme mondialisé.

Ce fût d’abord la caractéristique de l’urgence et de la nécessité de l’action immédiate. On vit des TGV transformés en hôpital, des industriels réaffecter leur outil de production (les parfums se transformant en gel hydroalcoolique par exemple). On constata la vitesse de prise de mesures s’accroître considérablement.

En fait, ce fût bien plus que cela. Continuité et relance ne pourraient, chacun en avait pris conscience, après les soutiens de court terme, être les fondements pour l’économie comme pour la cohésion sociale du monde d’Après.

Il ne fallait pas changer de logiciel mais apprendre à faire rimer logiciel et vivant en phase avec les valeurs qui sortaient renforcées de cette épreuve.

La solidarité et la coopération s’imposaient dans l’organisation et dans la décision.

La responsabilité était devenue une valeur cardinale. La créativité constituait l’alpha et l’omega.

La financiarisation de l’économie ne régnait plus en maître. L’économie réelle n’était plus l’économie rebelle mais la norme consensuelle. En fait, deux grands principes guidaient l’économie comme la société. Le premier de se donner des objectifs partagés qui allaient dans le sens de la responsabilité, comme le devoir climatique et de l’épanouissement individuel dans le respect de l’intérêt général. Le second, de ne mettre, ni l’économie, ni la société, en tension permanente. Il convenait de préserver des poches d’oxygène, du vide, permettant l’agilité et les adaptations rapides. C’était la nouvelle définition de la performance depuis que le réel avait repris le pas sur l’argent pour atteindre les objectifs que l’on s’était fixé. L’argent était redevenu un outil et non plus le but en lui-même.

Les choses ne s’étaient pas faites d’elles-mêmes. Mais elles s’étaient faites très vite. Il avait fallu changer les approches, bousculer les habitudes. Pour le dire autrement, le pédigrée des élites dirigeantes s’était trouvé très modifié.

La folie mobilité était devenue la quête et l’occupation d’une place.

Le rééquilibrage entre territoires allait de soi.

De toute manière, avait été intégrée l’idée que le travail ne pouvait plus répondre aux mêmes définitions. Le télé travail s’était imposé avec la crise. Le numérique allait supprimer des secteurs entiers d’emploi. Dès lors, chacun aurait plusieurs activités et disposerait d’un revenu de base (celui-ci pourrait, cependant, impliquer une réciprocité, par exemple, par rapport au devoir climatique. Au début, la gauche résista avant d’en faire un thème majeur de son projet). Les artistes travaillaient en lien direct avec la recherche industrielle. Il en résulta une créativité accrue et une humanisation des projets.

Cette ambition de souplesse et de plasticité devînt, contre tous les préjugés, le moteur de relance du projet européen.

Enfin, cette capacité nouvelle d’adaptation fixa un curseur aux interdépendances mortifères de la mondialisation. Ce gain de rééquilibrage de la souveraineté constitua des relations plus pacifiées dans le monde et la coopération l’emporta sur la concurrence effrénée de la concurrence en mode de recherche absolue de performance accrue.

Néanmoins, tout cela ne se concrétisa pas par un minimalisme ou une décroissance mais par d’autres repères dans lesquels le vivant avait hybridé avec la machine et la technologie.

Voilà les grands traits de ce monde d’Après…. qui l’eût-crû ?

L’animisme algorithmique, mardi 31 mars 2020

Je retiens et savoure cette expression : animisme algorithmique. Il est marquant que deux auteurs, qui réfléchissent aux questions des dérèglements de la mondialisation, en proposent, l’idée quasi simultanément (Achille Mbembe, Le Brutalisme et Miguel Benasayag La Singularité du vivant et La Tyrannie des Algorithmes).

Il y a dans cette locution un trait central des interrogations actuelles sur la mondialisation et les prospections autour d’une autre gouvernance de celle-ci.

Si l’on veut passer de la crise des utopies à des utopies de la crise, il faut bien nommer ce qui pourrait apparaître comme un substrat commun à tous les dysfonctionnements rencontrés.

L’animisme algorithmique c’est l’épaisseur de la technologie dominante actuelle, mais pas seulement, c’est aussi son langage. Et c’est bien ce trouble que l’on ressent, ne serait-ce que par l’abus de langage que constitue l’expression d’intelligence artificielle.

Les craintes de la puissance de la technologie se doublent d’interrogations sur une profondeur qui recèle un mystère. Un mystère qui ressemble fort, dans le fantasme et dans la réalité, à nos fonctionnements neurocognitifs mais aussi inconscients. Marvin Minsky et Jacques Lacan partent en bateau…

Freud avait ouvert la voie d’un mystère avec la découverte de l’inconscient. Nous vivons bien, maintenant, avec cette idée, sans être, pour autant, tous devenus psychanalystes. Mais aujourd’hui c’est ce que nous assimilons à une machine, une machine à calculer, beaucoup plus vite que nous, qui nous confronte à un mystère et aux angoisses d’une concurrence déloyale.

Le big data et les algorithmes permettent des avancées considérables. Mais l’épaisseur de leur fonctionnement n’est ni aisément compréhensible, ni, du tout, pensée.

Confrontés aux mystères de la nature, l’animisme en a toujours permis une sublimation et, ainsi, une appropriation, une culture. Pour l’anthropologue Philippe Descola, l’animisme suppose la multiplicité des manières d’habiter le monde.

Tout travail de projection, vers un monde plus pacifié, suppose de lever les craintes partagées autour de l’envahissement par le numérique et les algorithmes de l’organisation humaine planétaire. L’animisme peut nous apporter des références de cette réappropriation humaine de son devenir et l’espoir d’une grande réparation.

Nos sociétés déstabilisées ont besoin de renouer avec le vivant et son insoumission structurelle, et, il faut l’espérer définitive.

Il faut retrouver une certaine primitivité face aux mirages du trans-humanisme.

L’impératif climatique nous y invite dans l’urgence. Les fondations d’une nouvelle idéologie sont à bâtir. Celle-ci est nécessaire pour produire une nouvelles espérance collective pour le nouveau monde à préparer. Les sphères politiques et, plus largement publiques, se sont laissées dévorer par la sphère numérique.

L’humanité possède une masse incroyable de données sur le vivant mais cela n’autorise pas à faire du vivant une suite de nombres.

Il n’y a pas de réparation possible sans profonde interrogation de la notion de progrès aujourd’hui.

La démocratie, en particulier, ne peut survivre sans promesse de progrès individuel et collectif.

Mais cela ne peut se faire au mépris de la nature et au risque de la déshumanisation.

Nous manquons d’un projet politique de cette indispensable (et donc pensable) idéologie du vivant.

Il semble évident que la réponse nécessaire, pour tour cela, ne peut pas être un repli illusoire mais au contraire le dessein d’un nouvel universalisme.

Tous responsables! (1), mercredi 1er avril 2020

La rhétorique de la pandémie actuelle installe comme notion centrale la responsabilité. Terme multi-facettes, la responsabilité nous confronte à des réalités diverses voire contradictoires.

N’est-il pas fait appel, actuellement et légitimement, en continu à la responsabilité ? Avec la conséquence immédiate de renvoyer à la notion de chaîne, de réseau, d’interdépendance. Ce n’est pas une mince affaire.

Ces derniers temps les réseaux avaient, plutôt, pour effet de permettre une forte déresponsabilisation. Qui plus est déculpabilisée.

En prenant un peu de recul, ne peut-on entrevoir que la mondialisation numérique et algorithmique correspond à une tentative d’effacer la responsabilité ? Le fonctionnement automatisé grâce à la machine et au calcul n’a-t-il pas pour effet de restreindre l’impact de la conscience sur les actes. C’est, par exemple, les questions que soulèvent les véhicules sans chauffeur. Quel est le bon référent quand l’algorithme doit choisir entre deux dégâts : écraser un piéton ou se projeter contre un mur.

La domination nouvelle des sciences neurocognitives sur la psychanalyse va dans le même sens. Là où la psychanalyse nous confrontait et nous poussait vers des limites constructives, les neurosciences nous invitent à les dépasser et à penser qu’on le peut toujours. Cela rencontre l’idéal d’une société numérique fondée sur l’horizontal, dans le rejet de l’autorité et des « élites ».

La crise sanitaire réactualise la perception de la responsabilité comme affaire civique.

Il est trop tôt, sans doute, pour en mesurer toutes les conséquences psychologiques, sociologiques et politiques.

Dans l’actualité, ces appels à la responsabilité en référent, à la fois à un sentiment potentiel de culpabilité ou de devoir mais, tout autant, à une sorte de fierté d’appartenir et d’agir au sein d’un collectif rassemblé, uni. La sensation neuve pour beaucoup de découvrir qu’on peut-être amené à faire son devoir.

La peur agit comme facteur immédiat de cohésion.

Même si traîne encore les rebellions des complotistes. Il est plus aisé de coopérer quand la relation avec une dette est celle envers notre vie que lorsque l’on se voit imposer un impératif extérieur, mal compris, mal sourcé, mal accepté.

La situation égratigne les individualismes. Mais, pour l’heure, le degrés d’adhésion est fort. On peut s’interroger sur la pérennité de celle-ci. Mais surtout, il faut se poser la question de sa traduction dans la vie de l’après crise. Dans la rhétorique de l’après guerre.

Comment allons-nous prendre nos responsabilités ? La jeunesse, en particulier, a anticipé par sa mobilisation autour de l’impératif climatique.

A suivre….

Tous responsables (2), jeudi 2 avril 2020
Pour un revenu de responsabilité climatique

Ainsi la responsabilité aura marqué la période de crise et impactera celle que tout le monde appelle « Après ».

Mais il est encore difficile de dire quel contenu la définira dans cet Après. Se conjuguera-t-elle à une peur post-traumatique qui aurait envahi la société ? Elle prendrait, alors, la forme d’une forte demande de protection et de recherche d’une autorité rassurante. Assumer sa responsabilité. Mais on peut, aussi, imaginer ou rêver que la crise ait joué comme une expérience, « à de vrai » comme disent les enfants, et qu’elle produise des effets structurants aussi bien au plan individuel que dans la vie collective. Prendre sa responsabilité.

Ces deux options correspondent au trait majeur qui caractérise notre société, la peur de l’avenir. Elles traduiront notre projection dans le futur après cette période de coronavirus. De manière caricaturale, on pourrait résumer les choses entre le choix d’une continuité soumise ou celui d’une transformation constructive.

Ce dilemme n’est pas sans lien avec une deuxième question forte, actuellement, qui est la question de l’identité. La crise du futur se traduit par une perte de confiance. C’est source de doutes, de réflexes de replis.

Cette pandémie a fait ressortir ces trait avec ses corolaires : les débats sur les frontières, sur la souveraineté, sur fond de peur du déclassement.

Toutes ces tendances surfent sur une société numérique qui a tendance à exacerber les individualismes et les rejets de l’autorité et des références. Ce qu’il est coutume de nommer le vertical. Par opposition à un horizontal qui représente un axe de droits nouveaux et de satisfactions exigées dont on assume la revendication la moins limitée possible. On confondait gaiement individuation (et sa nécessité d’un équilibre entre des devoirs et des souhaits) et individualisation qui efface les devoirs autant que faire se peut.

Autant dire qu’on en était plutôt à la déresponsabilisation qu’à l’inverse. Nous étions peu préparés à cette irruption d’un « accident planétaire ». De là à ce que les « diafoirus » des thèses complotistes y décèlent je ne sais quelle manipulation de grande ampleur…

Faire appel, dans ce contexte à la référence de guerre, ne sera pas sans conséquences pour « Après ».

Les rhétoriques d’après-guerres appellent souvent leur lot d’exigence du « sang » des désignés responsables.

Autant dire que la parole publique aura besoin d’expérience et de tempérance.

Terra Incognita veut se projeter dans du positif. Aussi, c’est sur la version constructive de la responsabilité que je m’arrête.

Un thème apparaît aussitôt. Le devoir climatique. Un véritable « impératif catégorique », de plus en plus largement reconnu et accepté.

Il pourrait fournir, à la société d’Après, une rallonge au chemin de la responsabilité qui s’est découvert, débarrassé de la végétation qui l’avait envahie, lors de cette épidémie.

N’insistons pas sur l’apport positif immédiat qu’une telle responsabilisation aurait face au dérèglement climatique.

Il est probable que cette nouvelle responsabilité, individuelle et au niveau de la société, permettrait de restaurer un axe vertical. Sa forme moderne étant qu’il serait choisi et non imposé. Et donc, sans opposition de l’horizontal dominant.

La responsabilité climatique serait une valeur pour laquelle l’individu serait prêt à sacrifier une partie de ses intérêts immédiats et égoïstes.

On retrouve, ainsi, le registre symbolique qui renvoie à une valeur morale ou éthique. Ce que les psychanalystes nomment l’idéal du moi. Cette instance qui régule les identifications et les conflits avec ses semblables et permet une bonne individuation. Cela permettrait, peut-être, d’échapper aux intolérances et aux rejets d’une identité bâtie sur la peur, le repli et les boucs émissaires.

Etre positif n’engendre pas forcément la naïveté. Les choses ne peuvent pas se produire mécaniquement.

Le politique, à cet endroit, peut trouver toute sa place. Dans la rhétorique et sa parole, aussi importantes que les actes pour de tels bouleversements de comportements.

Je propose de créer un Revenu de responsabilité climatique.

Il renverse les logiques habituelles de la réciprocité et de la responsabilité. La gauche devra rompre avec son refus habituel d’une telle réciprocité si elle veut inventer la social-démocratie de l’Après.

Ce serait un booster pour la fierté et l’estime de soi, dans cette participation individuelle à cette responsabilité collective qui serait aussi une nouvelle espérance dans le futur.

C’est une piste, aussi réaliste, si ce n’est plus, que celle du revenu de base ou du revenu universel. Les sources de financement paraissent plus larges.

Mais, pour aller plus loin, cette société de l’Après, devra aussi libérer l’imaginaire en libérant la créativité.

La crise a éclairé la capacité d’adaptation et d’agilité qui doivent trouver, à leur tour, et en symétrie avec la responsabilité, un champ nouveau pour réparer la société.

La société de créativité, vendredi 3 avril 2020
Pour la France et l’Europe renouer avec un leadership qui ressemble à nos imaginaires

La créativité est le fil de suture d’une société en plaie à vif.

Traditionnellement, et avec raison, c’est vers le sens et la culture que l’on se tourne dans les périodes où les sociétés doivent combattre dos au mur. Sans doute, sommes nous dans de telles circonstances. Chacun découvre, avec le coronavirus, la présence d’un ennemi invisible dont on peine à discerner les champs de bataille futurs auxquels il nous destine. Dans l’urgence et l’incompréhension, la santé mais, aussi, le sentiment de précarité financière ou matérielle s’impose dans un maelstrom anxiogène.

Pour rester dans la ligne éditoriale de Terra Incognita, c’est vers des zones plus optimistes qu’il faut se projeter.

L’adaptation et l’inventivité, dont fait preuve la société, autorisent ce saut dans l’inconnu. L’imagination au pouvoir, de 1968, a fait place à l’ingéniosité au pouvoir. Celle-ci touche aussi bien les petits actes de la vie courante que la hardiesse de transformation d’organisations que l’on pensait, pour être francs, engoncées dans des relations marquées par l’inertie et l’immobilisme.

L’hôpital prouve sa réactivité, l’éducation nationale tente de s’inventer une souplesse inédite, le télétravail, réputé complexe dans sa mise en place, s’impose, sans retour en arrière possible, les industriels mutent leur appareil de production, les échanges sociaux se montrent plus enclins à la solidarité…

La créativité apparaît pour ce qu’elle peut et doit être. Elle est le plus petit dénominateur commun sur lequel peuvent se fonder les espérances collectives.

C’est ce dont on a besoin pour s’autoriser à repenser un universalisme plutôt que de panser une mondialisation caractérisée par les excès de la globalisation libérale.

La promotion de la créativité dans une société est essentielle. Elle influe sur la qualité des relations que chaque citoyen entretient avec la réalité tout autant que sa propre aspiration à vivre et à exister. La créativité a un aspect universel. Elle caractérise la pulsion de vie. Elle est partout un joker individuel et collectif, par gros temps comme en réponse locale au mal-être et aux crises de confiance envers les représentations traditionnelles, en particulier politiques.

La créativité doit être un axe dur de la transformation pour concevoir la société d’Après.

La créativité touche toutes les générations, l’industrie comme l’art ou la recherche, l’artisanat comme l’agriculture, toutes les formes de territoires. Elle suggère fierté, nouveaux possibles et, donc, espérance, confiance en soi et en la société, dépassement des clivages sociaux. Elle permet de répondre au malaise profond exprimé par les « gilets jaunes » : se sentir vus et considérés.

La créativité est un ciment social. Elle peut être aussi un facteur de production discriminant qui permette de reconstruire une industrie mariant compétitivité et nouvelles aspirations.

Il faut être prudents et ne pas faire de la créativité une fuite dans un imaginaire individualiste, décalé de la réalité et tentant de se soustraire à toute autorité ou référence.

Là encore, en faisant montre de prudence, on peut affirmer que les technologies du numérique et des algorithmes offrent une opportunité décisive au rôle de la créativité. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater le champ qu’ouvrent les applications pour smart phone ou d’écouter les experts du numérique quantique prédire que nous ne connaissons pas 10 % des nouveaux usages qui vont émerger dans les vingt ans.

C’est un projet politique, autour de la créativité, qu’il faut envisager.

Il doit permettre de nouer une reconquête de confiance individuelle et un rôle fédérateur d’un Etat bienveillant, la décentralisation et un pacte social des proximités avec une espérance universaliste.

Ces thématiques autour de la créativité sont, aussi, au cœur des réflexions dans l’entreprise ou dans les syndicats mais sans « chapeau » politique pour en donner la puissance et la cohérence.

Avouons que cette ambition nécessite aussi une profonde rupture de mode de réflexion et de fonctionnement pour les organisations politiques ou de représentation qui ont caractérisé les dernières périodes.

Mais c’est un pari qu’il faudrait faire dans l’instabilité ambiante.

Je propose d’initier, en symétrie du pacte de responsabilité climatique, un revenu contributif de créativité. Le symbolique et la responsabilité d’un côté, l’imaginaire et l’espérance dans une vision inspirée de l’avenir de l’autre.

Mais là où le premier est un soutien direct, le second est un facilitateur et un accompagnement à l’instar de ce qui a été souvent fait pour les start up.
Je tenterai de préciser les choses dans un prochain article.

Pour un revenu contributif de créativité, samedi 4 avril 2020

Dans la société d’Après, je propose de donner une place stratégique à la créativité. Il faut expliciter ce que je vise et pourquoi cette place remarquable.

La créativité est prise dans son acception la plus large. Elle démarre avec des apports simples de transformation, d’adaptation dans la vie quotidienne jusqu’à l’invention ou la création artistique. Dit autrement, elle recouvre une démarche d’inventivité qui dépasse la seule logique de l’usage non interrogé, de l’objet fini une bonne fois pour toutes. Elle est autant un état d’esprit qu’un processus de transformation.

Ainsi, cette acception large intègre des rapports sociaux dans lesquels le talent de chacun est pris en considération. Elle éclaire une société en mouvement, qui se transforme et s’invente.

La créativité participe d’une idéologie en phase avec ce que j’ai appelé la nécessaire « grande réparation ».

C’est la meilleure adaptation pour voyager en terres inconnues.

Bref, elle est le fond de scène pour dérouler le scénario d’une profonde mutation de la société et de ses outils d’action et d’organisation. Elle est la base d’un pacte de confiance.

Si on en vient aux outils, la créativité est la seconde jambe de ma proposition de revenu de responsabilité climatique. Ce dernier a deux objectifs. Le premier de mobiliser les responsabilités autour de l’enjeu incontournable du climat et sur des comportements positifs pour la société. Le second est de retrouver une part des recettes habituelles du keynésiannisme et d’injecter du pouvoir d’achat pour relancer la machine économique. Mais, ici, la démarche est originale. D’abord elle cible un enjeu précis pour la société et son économie. On pourrait, comme le font souvent les mouvements écologistes, justifier ces dépenses par la construction d’une filière industrielle verte. C’est bien, est-ce assez ?

« Après » demande plus que cela. Il faut rompre avec une conception sclérosante de filière et se doter de plus d’agilité.

Le climat doit être une syntaxe pour réécrire le modèle productif.

Il s’agit de reconsidérer à partir de la valeur climat de multiples usages et services : l’agriculture et l’alimentation, la mobilité, la consommation énergétique et l’habitat…

Cette ambition suppose de l’inventivité, de la hardiesse, un état d’esprit de remise en cause.

C’est la réponse d’exigence d’une société envers elle-même après la leçon d’humilité de la crise du Covid-19.

Il faut trouver les moyens d’accompagner cet appel à à la créativité.

Un revenu contributif de créativité permettra de flécher l’injection financière vers des processus de transformation de l’appareil productif avec l’impératif climatique comme filtre.

Le terme de revenu est, sans doute, mal adapté. Il s’agit, plutôt, d’un bouquet de dispositifs qui vise à promouvoir, aider et faire aboutir des projets créatifs.

On pourrait, ainsi, retrouver les vielles recettes de Keynes : multiplicateur et accélérateur. Mais la dynamique quantitative deviendrait aussi qualitative.

De toute manière, la société numérique et la robotique nécessitent de reconsidérer l’approche du travail et du revenu. Déjà, des auteurs considèrent que chacun aura plusieurs activités et que le revenu pourra ressembler à celui des intermittents du spectacle.

Le projet décoiffe, il faut l’avouer. On sent, immédiatement, qu’il ne peut se mettre en action, que dans la proximité et les territoires mais avec la coordination d’un nouvel Etat providence et des services publics forts et repensés autour de cette grande mission. Ces derniers après le traumatisme de la pandémie devront être sur l’essentiel de la vie, la santé et l’éducation, mais, aussi, les nouveaux hussards noirs de l’hybridation contrôlée de l’usage des technologies algorithmiques avec la priorité incontestée de la préservation des enjeux et des désirs du vivant.

L’ensemble de ces dispositifs pourront, dès lors, contribuer à la « dissuasion créative de souveraineté » abordée dans un article précédent.

« La créativité est contagieuse, faîtes la tourner » (Albert Einstein).

Mobilisation générale pour l’immobilisation, lundi 6 avril 2020

Déjà trois semaine de confinement. Comme chaque jour, commencer avec les prévisions d’un médecin et d’un économiste et le risque d’une grande lassitude. Le pire est que tout cela n’est pas fondamentalement alarmiste. Ce sont des projections logiques dans une continuité augmentée.

Selon le mot d’ordre, maintenant installé, que je me fixe pour Terra Incognita, je vais tenter quelque excursion en futur déplacé. Comme l’affirmait Nietzsche : « il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ».

Même Larry Fink, patron de BlackRock, dans sa lettre aux patrons d’entreprise, envoyée en janvier, promettait de liquider ses investissements non durables. La crise en cours sera une opportunité d’accélérer la transition vers un monde plus durable, promet-il. Car, la pandémie en cours « souligne les fragilités d’un monde globalisé et la valeur des investissements durables.

La pandémie fait imploser le sujet central de nos sociétés, celui de la mobilité.

Le confinement généralisé face au mouvement débridé. Avant le coronavirus, le monde s’était embraéÈ avec ce substrat commun de la mobilité et de la localisation. De la hausse du prix de l’essence, en France, avec les « gilets jaunes », ou en Iran, de celle du ticket de métro au Chili jusqu’aux émeutes au Liban en raison d’une taxe sur Whatsap… la question de la circulation réelle ou virtuelle apparaît comme un trait commun.

La société numérique est une injonction à bouger tout le temps, dans un mouvement incessant ou en étant toujours connectés. Jusqu’à cette pandémie ! Exemplaire de mobilité, elle a pour corolaire notre immobilisation. Jusqu’alors c’était la mobilité absolue. Des esprits et des corps. Mais, en quelques jours, le seul corps qui bouge est celui du Covid-19. Assiste-t-on au rêve des docteurs fous de la société digitale? La disparition des corps comme aboutissement d’une société transhumaniste ? La distanciation sociale dit bien son nom. Elle nomme bien l’effacement des corps.

Sommes nous devant le présage d’une société, en devenir, dans laquelle la technologie aurait supplanté la domination du vivant ?

Les transhumanistes en question vont-ils devenir les humanistes de la société techniciste lorsqu’elle se sera définitivement imposée ? Le reste d’humanité, le delta mémoriel de la société d’avant ?

Puisque les échanges se feront sans corps, que la consommation se concentrera sur des produits virtuels, les laboratoires s’ouvriront un nouveau marché. L’artificialisation de la satisfaction des corps. Il en sera fini de la sexualité, il y aura un placebo à la jouissance. Les souhaits de Michel Houellebecq, dans ses Particules élémentaires, de se débarrasser du sexuel, seront exaucés.

Ce ne sera pas le moindre des paradoxes, Greta Thunberg et sa volonté de restreindre les déplacements en avion, vont trouver, dans cette crise, une traduction inattendue. Le virus en sniper de l’impératif climatique ! Netflix devrait ce saisir du thème dans les plus brefs délais.

Dans la société d’Après, les experts du GIEC seront-ils devenus des archéologues ratiocinant sur des vestiges d’une société enterrée ?

A quoi ressemblera l’espace quand les réseaux n’auront plus besoin des corps ? Qu’adviendra-t-il de notre relation à l’altérité avec les risques d’intolérance que cela pourrait engendrer ?

Ces extrapolations de science fiction ne peuvent, dans le court terme, faire oublier que cette mutation possible de la mobilité va précipiter des dégâts économiques considérables et des perspectives improbables pour des populations entières de nombreux pays dépendants de l’aérien, du tourisme et de comportements, alimentaires ou d’habillement.

Que dire de la forme future de la notion de localisation ?

A suivre…

Les données dans les plis de la crise
L’autre versant de la souveraineté, lundi 6 avril 2020

Terra Incognita, au fil du confinement, enregistre, intègre mais, sans s’arrêter sur le factuel, continue de viser des possibles.

Mais je ne peux pas échapper à la montée en puissance, subite, autour de la question du « tracking », de la question de la souveraineté de la donnée. Pied de nez, je viens de développer ces sujets, dans un essai, intitulé Après. Cela me permet de me situer Maintenant.

Sous la pression de l’inquiétude et de l’absence de solution claire et consensuelle, on nous prépare à un état d’exception algorithmique pour envisager une sortie du confinement.

Les libertés publiques vont-elles entrer dans le piège à rats ? Comme toujours, on prétend déchirer le vélin d’un contrat très précieux, on l’appelle démocratie, sous la pression manichéenne d’une possible tragédie humaine. Le sacrifice d’Abraham conserve, décidément à jamais, sa puissance d’évocation symbolique…

Résumons l’affaire ! On ne sait pas sortir du confinement et on ne peut pas y rester. Aucun dispositif ne répond à toutes les contraintes et différences d’analyse.

L’utilisation de la géolocalisation apparaît comme une tentative d’échapper à des décisions qui ne renverraient qu’au pouvoir et à sa rhétorique.

Dans la continuité de la communication publique autour de la pandémie, toujours cette danse incertaine des experts et des politiques.

Soyons honnêtes, hors des systèmes totalitaires (et encore on verra la suite), à l’exception, peut-être de la Suède (là encore attendons la suite), le flottement est largement partagé.

Et nous, citoyens désorientés, bien sûr, on répond oui. Oui ! volez-nous nos données, notre liberté, pour notre bien.

Entendez-moi bien ! Je ne veux pas participer à un procès en attentat contre les libertés publiques, anticipé et non argumenté. Mais on ne peut pas, non plus, se résoudre à une soumission. Ce doit être l’opportunité d’aller dans un débat dont le politique, hors des rodomontades, ne s’est pas saisi. Et là on pourra parler de manque d’anticipation et de projection. Les citoyens, depuis de longs mois, sont sortis d’un mutisme complexé, pour venir le dire sous la forme d’une crise de la représentation.

Sans doute la pandémie créera un consensus. Sans doute, si ça marche, on s’en félicitera. Mais, s’il le fallait, voilà une expression cruelle du manque de confiance.

L’adhésion se fera sous la pression pas sous la communion, pourtant nécessaire sur de tels sujets.

Alors, puisque qu’on va subir volontairement, tendons la corde que la chèvre que nous sommes rattache à son pieu, dans un pré qui mérite de plus belles escapades.
Je rajoute ce texte, avec précipitation, pour participer au débat qui va s’ouvrir mais dont on sent venir la chape de plomb de la culpabilité qui viendra courber nos nuques, sous l’éclairage blafard des plateaux de la télévision en continu.

A tout de suite…

Virus en tête, mardi 7 avril 2020

Pour certains, ma récente chronique sur la mobilité (Revue Politique et Parlementaire, Terra Incognita) lundi 6 avril aurait versé de la prospection vers la science fiction. C’est un peu ça, en effet. Et c’était volontaire. La science fiction force le trait. C’est un extrapolateur. Elle amplifie des signaux faibles pour qu’ils apparaissent comme des signaux significatifs.

La pandémie mélange des niveaux qui ne répondent pas forcément aux mêmes règles. Une crise sanitaire. Un crash test des organisations sanitaires et politiques. Un saut dans l’inconnu des mutations possibles des comportements et, donc, de l’organisation économique et sociale.

Chaque niveau a sa propre modélisation et sa propre projection. Force est de constater que les logiques associées ne convergent pas.

Ce n’est pas le propos de Terra Incognita de participer au débat en live.

On peut, simplement, imaginer que, dans un passé, pas très éloigné, disons un siècle (ou l’âge de ceux qui décèdent en premier avec cette épidémie), le scénario de crise aurait été écrit différemment.

Dans le même ordre des choses, les arbitrages entre immense catastrophe humaine de l’usage de l’arme atomique et projection du nombre de morts de jeunes Américains, ne se seraient pas faits dans les mêmes conditions aujourd’hui. Scientifiques et politiques tenaient des places non substituables.

La viralité de la communication planétaire, dans son temps réel, a bousculé les choses.

C’est ce qui rend si floue et incertaine l’appréhension (j’utilise volontairement le mot dans son ambiguïté de sens) la sortie de confinement qui n’a rien d’une sortie de crise.

Morts par manque de capacité d’accueil dans les hôpitaux. Morts directes liées au virus. Morts par conséquences psychologiques du confinement. Morts économiques directes ou indirectes. Toutes les morts ne se ressemblent pas. Elles ne recouvrent pas les mêmes choses.

Irrecevable que des gens meurent faute d’accueil par l’organisation sanitaire. Irrecevable pour des médecins de faire face à des décisions de tri dans des fortes proportions. Irrecevable pour des politiques qui seraient aussitôt taxés d’incurie. Irrecevable pour une société qu’il n’y ait pas une solution.

Pourtant, in fine, il semble qu’il faudra bien atteindre le seuil de 60 % de contaminés pour développer le bouclier de protection. Ne faudra-t-il pas le nombre de morts lié statistiquement à cette masse ? Sans doute le confinement aura écrêté le pic de cas et donc les décès par manque de moyens techniques et de ressources humaines. Le calcul a quelque chose de sordide. Mais que dire des conséquences psychologiques, mais surtout économiques et sociales de cette période blanche du confinement.

Il ne s’agit nullement de s’aventurer dans une critique des décisions. Mais, pour rester dans la posture prospective, il semble que la question du confinement n’aboutisse à une longue période de distanciation etc… comme avant celui-ci. Du coup, le scénario science fiction prend tout son sens.

Celui d’imaginer la cristallisation de comportements de crise susceptibles de devenir chroniques.

La complexité de la société contemporaine affronte les logiques et manque des recettes pour trancher. Elle ne dispose ni d’une langue consensuelle de décision ni d’un contexte de silence et de secret qui échapperait à la transparence.

On en voit la traduction factuelle dans les débats sur les libertés publiques. A leur manière Trump comme Johnson, quelle que soit le bien fondé de leur première intention avertie par certains scientifiques, n’ont pu se départir de la pression de leur opinion publique et de la communication mondialisée.

Entre science et conscience, les contours des périmètres s’estompent dans une brume légère et ambigüe. Dont, il paraît qu’on ne sort qu’à ses dépends.

Ces quelques lignes n’ont pour seul but que d’envisager l’Après. Et ce qui m’importe, les mutations possibles et rapides des comportements individuels et collectifs.

Avec cette interrogation : n’apparaît-il pas les indices d’un affrontement violent entre deux axes ? Celui d’une continuité poussée par la logique des puissances actuelles et diverses mais alliées. Celle de la transformation qui cherche ses troupes mais dont on pressent l’existence sous le voile actuel de la peur et du besoin de protection.

Entrons dans la mêlée… A suivre sur Terra Incognita

Aménagement du territoire augmenté, mercredi 8 avril 2020

La planète est confrontée, subitement, à une expérience dont on peine à anticiper toutes les conséquences. Tout porte à croire que c’est tout le système relationnel qui sera impacté. Dans tous ses aspects, humains comme matériels, psychologiques comme économiques et politiques.

L’amplitude des mutations des comportements sera dépendante de la durée de la distanciation sociale mais aussi de la perception de l’avenir.

La crainte sanitaire, l’aversion pour le risque et, même, des attitudes de repli par rapport à l’altérité, peuvent, durablement, s’installer.

La situation de court terme permet d’anticiper une crise majeure de tout ce qui est lié au mouvement, à la mobilité. Que ce soit les transports ou le tourisme ! Mais, très probablement, aussi, toutes les consommations, tous les goûts qui sont associés aux grands déplacements.

Tout de suite, des voix sont promptes à s’élever pour pointer les tragédies à venir ou s’enthousiasmer pour des opportunités entrevues à la va vite.

En réalité, si on se place dans l’hypothèse de vastes changements dans les comportements, le premier risque sera, peut-être et paradoxalement, celui d’une fracture démocratique.

Car, nous rentrerions dans un contexte de profondes remises en cause des interrelations qui caractérisent, déjà, la complexité de la société contemporaine. Or, c’est, d’ores et déjà, une cause des difficultés des rapports avec l’autorité et la référence. L’affrontement entre experts et politiques n’en serait-il pas renforcé ? Dispose-t-on des outils de prévision, de représentation et de décision qui puissent légitimer des experts et instruire le politique ?

Prenons un cas qui vient, tout de suite, à l’esprit. Celui du bouleversement du secteur touristique. Il faudrait disposer d’une vision à 360° pour anticiper toutes les conséquences. Existe-t-il une plasticité suffisante pour absorber une relocalisation du tourisme des français ? Celui-ci peut-il aisément se substituer à la chute des arrivées de touristes étrangers, qualitativement et quantitativement ? Comment gérer les conséquences démographiques locales, l’inflation potentielle dans certains territoires ? Quelles seront les tendances dominantes des nouveaux consommateurs ? Qu’en sera-t-il des effets sur l’industrie des transports ? La région toulousaine, par exemple, subira-t-elle des milliers de pertes d’emplois chez Airbus et une affluence démographique des nouveaux touristes ? La ville de Paris enregistrera-t-elle une baisse de dizaine de millions de visiteurs avec des conséquences fortes sur l’activité économique et commerciale ? Deviendra-t-elle, en conséquence, un El Dorado écologique se traduisant par des hausses considérables des prix de l’immobilier ?

On peut inverser le raisonnement. La relocalisation du tourisme français sur la France va provoquer une crise violente dans l’aérien comme dans le tourisme mondial. Que dire des destinations lointaines qui vont perdre leur premier secteur industriel ?

Peut-on aller jusqu’à envisager que l’on distingue l’injustice et les inégalités ? Qu’un certain tourisme soit réservé aux hauts revenus et qu’on en revienne à des produits beaucoup plus chers qui viendraient colmater les pertes du tourisme de masse ? Que s’impose une véritable taxe écologique sur ce type de voyages ? Finalement que la justice se trouve dans la construction d’un modèle soutenable au plan écologique et social et que cette émancipation d’intérêt général prenne le pas sur la lutte contre les inégalités ? Un clivage qui rappelle l’envolée lyrique de François Mitterrand au Congrès d’Epinay en 1971 sur « l’argent qui corrompt… l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ».

On est pris de vertige. Les décideurs devront brasser des masses de données considérables. Pour cela, les outils du big data pourront être exploités. Mais ces données objectives n’auront de sens que si les algorithmes intègrent les données subjectives et comportementales. Or celles-ci ne seront pas facilement récupérables. Leur fiabilité dépendra de la capacité de dépasser les simples projections des tendances récentes. Les périodes de crise cachent beaucoup de non-dit.

C’est à un véritable exercice d’aménagement du territoire « augmenté » qu’il va falloir se livrer.

C’est un enjeu politique majeur si l’on veut éviter qu’un autoritarisme de bon aloi ne propose de régler la chose par la contrainte. C’est ce que vise le psychanalyste Charles Melman : « Quand nous en serons là la crise sera politique et on peut prévoir le référendum, pourquoi pas d’initiative populaire, qui nous donnera un général, nous fera retrouver le sens du général. Ce sera le prix payé par “la culture” pour avoir préféré ignorer la psychanalyse, Lacan entre autres ».

Peut-être, au plan politique, est-ce l’enjeu et le temps pour la social-démocratie de se réinventer ?

Ce contexte ouvre un champ neuf à la possibilité d’un modèle productif écologique et social. Il faut ajouter que cela nécessite une grande phase de décentralisation réelle. C’est dans la proximité que la plasticité nécessaire aux trois propositions de « dissuasion de souveraineté », « de revenu de responsabilité climatique » et de « revenu contributif de créativité », peut prendre toute sa place. Ma proposition réconcilie ainsi relance keynésienne et destruction/innovation schumpeterienne.

On note l’importance des données et de l’hybridation entre technologies des algorithmes et désirs des citoyens, du vivant, pour inventer ce monde d’Après.

Ce sera ça le modèle productif des nouveaux possibles…

Les données c’est pas cadeau, jeudi 9 avril 2020

La question du tracking est révélatrice des forts contrastes qui apparaissent entre des décisions à prendre dans l’urgence et le manque de réflexion amont sur ces questions.

Comme un tour de magie, les crises, comme celle que nous vivons avec le Covid-19, déforment notre perception du passé comme du futur. La magie a beaucoup à voir avec la subjectivité de cette perception, avec un ressenti. Sans doute est-ce, aussi, le cas pour ce qui concerne notre vision de la société aujourd’hui. C’est ce que l’on retrouve dans cette locution qui s’impose, avec la fraîcheur de l’instantanéité, « plus rien ne sera comme avant ».

Les forces de la continuité n’ont jamais dit, aussi simplement, leurs derniers mots. Je veux, avec Terra Incognita, non pas choisir une option mais assumer une réflexion sur la ligne de partage. Entre forces de la continuité et aspirations de la transformation. Ce trait de clivage ne devrait pas être de tout repos. Il y a peu de chance qu’il permette du « en même temps ».

La question de la souveraineté autour de la donnée, qu’elle soit individuelle ou collective, est particulièrement significative.

Non qu’on n’en ait pas parlé mais qu’on n’en ait, réellement, rien dit. Les doutes sont à tous les étages et la confiance à aucun.

La société oscille entre utopie et tyrannie devant la place prise par le numérique et les algorithmes. Les données, qui sont la source énergétique de ce fonctionnement, confrontent à trois enjeux majeurs. Un enjeu démocratique autour de la protection des citoyens, de leurs droits et de leur représentation. Ces derniers participent à une immense spoliation de leurs données par leurs comportements sur les réseaux sociaux, et, dans le même temps, s’insurgent contre celle-ci. Le deuxième enjeu est celui de la recherche et des potentialités industrielles liées à l’usage des données dans les algorithmes. La pandémie, au-delà du sujet sensible du tracking, démontre l’importance des données pour comprendre, chercher et co-construire des solutions. Le troisième enjeu est le rôle de ces données pour la révolution des usages.

Ces trois enjeux sont indissociables et sont tout le sens d’un nouveau pacte social.

Nous sommes devant un outil de transformation de l’économie qui réunit politique de l’offre (nouvelle industrie) et politique de la demande (nouveaux usages)
Je propose le terme de données patrimoniales pour indiquer combien la richesse des données est imbriquée avec ce que nous avons l’habitude de nommer « les communs » (les biens communs qui sont le socle de notre vie collective : eau, air, savoir, culture des lieux… dont la définition évolue avec les questions écologiques et des spécificités de la société numérique – logiciels, réseaux…).

Les données sont et doivent être des communs, de la même manière que, dorénavant, il faut envisager les communs comme une mine de données.

Les données sont le commun des communs. C’est pour cela que c’est, à la fois, une réponse à la crise de l’offre et à celle de la demande. La donnée patrimoniale transporte des informations objectives qui conditionnent les processus industriels actuels. Mais elle véhicule, aussi, la subjectivité des gens, donc les comportements et les usages.

C’est ainsi que l’on peut repenser l’organisation économique régionale, nationale ou, mieux, européenne. La relocalisation est un abus de langage, souvent irréaliste (sauf quelques secteurs stratégiques), pour décrire ce que l’on cherche. Une plasticité de l’économie qui permette de s’adapter rapidement et créativement, de ne pas subir les diktats d’interdépendances excessives liées aux logiques de performance et de maximisation du libéralisme mondialisé et financiarisé. On apprend chez les théoriciens des jeux que la vraie valeur d’un joueur dans un jeu, c’est sa valeur d’autonomie. C’est-à-dire ce qu’il pourra obtenir si les autres joueurs ou le jeu lui-même se liguent contre lui. C’est aussi ce qu’apprennent les lois de la guerre, qu’elle soit militaire ou économique. Il ne s’agit pas de se recroqueviller, il s’agit de se créer un bouclier de dissuasion.

Tout cela a à voir avec un concept trop oublié par l’Europe, pourtant si présent à ses débuts, la subsidiarité.

Voici le socle d’une reconstruction qui repose sur la souveraineté exigible, légitimement, des données de chacun et de leurs lieux de vie. Il est plus aisé d’accepter la norme lorsqu’on peut lui adjoindre des spécificités, la personnaliser. L’imaginaire des lieux et des peuples comme aime à le dire Stéphane Rozès.
Les gagnants actuels du système n’ont montré qu’une faible attention pour tous ceux qui subissent les transformations de leurs vies quotidiennes, vécues comme une soumission sans contreparties immédiates ou futures.

La confiance est déterminante. Encore faut-il qu’elle trouve une expression politique et d’organisation. Dans le contexte actuel, elle n’est pas au rendez-vous. Il est probable qu’il faut la reconstruire dans la proximité, dans les territoires.

La question de la démocratie, de la représentativité, mais aussi de la responsabilité sont l’essentiel pour l’énergie de ce vaste mouvement à entreprendre.

C’est la condition pour réécrire la notion de progrès qui, aujourd’hui, fracture la planète. Par l’anthropocène, par une déshumanisation croissante qui mine les relations universalistes. Parce que le progrès est un imaginaire, un vécu et ne se réduit pas à des nombres.

Tout ceci évoque les rôles entrecroisés des citoyens, de l’action publique et des industriels (et la recherche, au sens large, qu’elle soit publique ou privée).

Mais quid de l’Etat ?

Il faut corréler cette proposition avec celle d’une nouvelle étape de la décentralisation.

L’Etat doit décentraliser les données des communs pour que les territoires aient la possibilité de bâtir ce nouveau pacte social.

C’est une riposte réaliste à la domination normative des GAFAM.

L’Etat conservera, bien sûr, ses fonctions régaliennes. Il faut, aujourd’hui, leur adjoindre, la santé, le climat et la nouvelle force et forme de dissuasion pour la souveraineté économique. C’est une forme augmentée de coordination et d’impulsion du nouvel Etat providence.

C’est dans cette implication sociale au sein des algorithmes que peut s’inventer un nouvel humanisme.

Mais, à l’évidence, la vraie dimension territoriale de cette ambition, c’est l’Europe.

Où en sommes-nous ? 10 avril 2020

Alors que l’attention tend à se concentrer sur la crise sanitaire et sur la crise économique, ne sous estimons-nous pas la crise psychologique ?

Elle prend la forme du présent. De ses dégâts visibles ou pas. Les violences, mal appréhendées mais dont on entend les échos. Le désarroi psychique dans les replis du confinement. Forme du court terme… dans quel état se trouvera la société lorsqu’il faudra se remettre aux exigences du quotidien ? Forme durable, enfin. Je demanderai à Eduardo Rihan Cypel d’expliquer pourquoi il parle de « blessure narcissique » ? Et là, c’est, en premier lieu, à la France que je pense. Est-ce que ce décalage entre la puissance réelle ou supposée de cette grande puissance mondiale et sa place peu enviable sur un podium de la gravité de la crise, conduira à un sentiment d’humiliation, un ressenti de déclassement ?

Pour l’article du jour, Pascal Dion nous décrit ce qu’il constate chaque jour dans son cadre professionnel de thérapeute.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste

Comment faire après ? Et moi, vais-je mettre en place le changement ?

Les consultations téléphoniques ont débuté le 17 mars. A travers nos échanges, la majorité des patients expriment le désir d’un changement de vie, d’une autre orientation planétaire, la fin du business as usual. Les notions de pause, de suspension, liées au confinement, les invitent à une position d’observateur, peut-être, pour certain, pour la première fois . « Nous sommes tous logés à la même enseigne, je ne culpabilise plus d’être en arrêt de travail », me dit l’un d’entre eux .

C’est dire que, dans ce temps d’avant, la « valeur » travail était « l’avaleur » travail, l’état qui nous définissait en tant qu’humain.

Un sentiment de nivellement voire d’égalité de traitement est présent chez ceux qui se retrouvent sans télétravail. En revanche, chez les autres, salariés à la maison répondant aux besoins de l’entreprise, il existe une autre version : celle d’une charge et d’une pression importantes. Les entrepreneurs, quant à eux, tentent de lâcher prise et de se détacher de l’angoisse d’un demain totalement inconnu malgré les engagements gouvernementaux.

Dans tous les cas, s’opère la pensée d’un changement. Changement de profession pour certains, changement de rythme pour d’autres, changement de rapport au monde, à l’humain et surtout à la nature. Des vocations naissent, autour des métiers de l’accompagnement, du soin, de l’agriculture raisonnée, de la préservation de la nature… Majoritairement, une grande remise en cause des secteurs représentatifs du productivisme, du profit et de l’actionnariat. Une volonté de ralentir.

Ralentir pour prendre conscience de l’essentiel, ne plus être happé par l’avaleur…

Les plus jeunes s’impatientent et vivent le confinement comme une injustice, celle de ne pas pouvoir sortir et la double peine de ne plus aller à l’école tout en étant à l’étude au quotidien. Il y a inconsciemment un transfert d’une structure à un état. L’étudiant (écolier, collégien, lycéen) va devoir s’autonomiser et ne plus nécessairement identifier un lieu, mais plutôt une organisation de travail. Les parents, s’ils le peuvent, pourraient passer de l’autorité à la créativité – encore une fois, cela va nécessiter le renoncement à une forme de lien pour la permission à un autre.

Une crise appelle un traumatisme, et le traumatisme révèle et réveille. Il y a également une conscience de la fragilité permanente et que nombreux d’entre nous vont malheureusement vivre dans des conditions plus précaires. Comment mettre en place individuellement le sens de la solidarité sans grande messe ? Si nous ne pouvons aider tout le monde, tout le monde peut aider quelqu’un. Au-delà des prises de conscience personnelles – car, proportionnellement, peu sont inquiets du danger mortel de la pandémie, mais davantage de leur situation propre sur un plan professionnel ou personnel –, va se poser la question du comment.

La plupart d’entre nous devisons sur une échelle planétaire ; mais allons-nous prendre des engagements vis-à-vis de notre propre changement ? C’est comme si la position d’observateur nous désengageait de nos responsabilités : position confortable pour désigner des coupables dont nous ne ferions pas partie, mais difficile pour se définir comme acteur de notre quotidien. La crise va-t-elle permettre de nous positionner comme responsable autonome de notre propre changement ou allons-nous continuer d’attendre une modification structurelle venant d’en haut ?

Pascal Dion
Psychothérapeute et hypnothérapeute

Ligne de partage ou ligne de fracture, samedi 11 avril 2020
 
Nous en sommes même à crier haro sur ceux qui réfléchiraient au jour ou au monde d’Après : il faut souligner que ce n’est pas la même chose, le jour d’Après ou le monde d’Après.

Vraiment tout est bon. La rivalité comme mode relationnel. Pas grave ! De toute manière, le futur hante les pensées. Le proche et le plus lointain. Le sien et celui des enfants. Il n’y a pas de hiérarchie entre l’immédiat et l’avenir. Ce sont deux faces de la même pièce.

Une pièce d’euro ? La pièce dit tout. Un projet européen pour en sortir. Une sortie pour déboucher. Si les comptes ne se font pas en euros, il faut être prêts à de grands sacrifices. Ou une pièce rapportée avec le modèle d’un autre dominant du monde ? Ou, encore, une pièce humiliée qu’on enterre pour se souvenir ?
Il faut, c’est mon point de vue, prendre toute la pièce, toutes les pièces, et s’acheter, en premier lieu, un imaginaire, pour qu’il soit un futur désirable. Il ne s’oppose pas aux efforts, il peut les légitimer.

Avant de changer ou pas de modèle, il faut renoncer au préétabli, à l’incontournable, à l’injonction de la continuité…

Les lois de la guerre sont des détournements du réel. Elles ont un sens profond. La preuve, elles arrivent à dire ce qu’est un criminel de guerre. Pas ses actes, en eux-mêmes, mais l’usage non légitime, l’abus par rapport, justement, aux règles de la guerre. On pourrait penser qu’il existe des criminels de paix. Ceux qui vont au-delà de la dignité individuelle ou sociale, pour des objectifs sans justification d’un fonctionnement raisonnable. Ce propos était difficilement entendable avant la crise climatique.

Peu importe, dès lors, que l’un pense qu’il ne faut pas se projeter, que l’autre invite à ne pas se replier sur le combat anxiogène d’une réalité difficile. Il n’y a qu’une mer mais il y a, toujours, des options de navigation. Dans certaines passes, les options peuvent se réduire et devenir manichéennes. Nous y sommes.
J’ai utilisé dans une chronique récente (9 avril, RPP, Les données c’est pas cadeau) l’expression « ligne de partage ». Miguel Vinuesa a bien voulu me dire que c’était plutôt une ligne de fracture. Une discussion en est née et ce n’est pas de pure forme. Eduardo Rihan Cypel approche cette question depuis la notion de « blessure narcissique ». Ils ouvrent des pistes dans cet article à plusieurs claviers, de Moïse à Freud. Ce n’est qu’un début…

Moïse… Michel Vinuesa (représentant, à Toulouse, des exilés espagnols, philosophe, acteur de la vie associative franco-espagnole)

Comment ne pas évoquer le film de Ridley Scott, Exodus ? Le peuple hébreu, conduit par Moïse, l’armée du pharaon aux trousses. Ils ont quitté leur terre. Il ne leur reste que deux options : la servitude ou la libération. Ils quittent un monde, le leur, ses lois et son mode de vie, pour l’inconnu. Epuisés, ils arrivent au bout du chemin, une mer infranchissable face à eux et leur mort certaine derrière eux. Pas d’échappatoire, pas de tergiversations. Le désespoir gagne. Comment traverser cette mer ? Seul Moïse le croit possible.

Un parallèle avec notre situation pandémique n’est-il faisable ? Nous savons ou anticipons que nous devons abandonner nos anciens modes de gouvernance et de production. Que nous devons reconstruire nos vies. Faire autrement, réinventer le futur pour un peuple, celui des humains, des vivants, encore.

Il faudra laisser derrière nous ce qui nous a conduit à l’impasse.

Un simple grain de sable a détraqué tout un engrenage complexe. Nous étions conscients de notre fragilité, mais on préférait ne pas la voir.

Le peuple hébreu est confronté à ce non-choix d’affronter la mer Rouge. L’incrédulité, le désarroi et la panique s’empare de lui. Le soir, alors qu’il attend l’accomplissement de la promesse de l’espoir de Moïse, un vent sec, violent, venu d’Orient, se lève. Il souffle toute la nuit, séparant les eaux.

Moïse, quant à lui, fixe son destin historique et le prend en main. Il pense qu’il n’est que la représentation de l’avenir de son peuple. Il n’a d’autre choix que de l’assumer. Finalement, ils traverseront la mer au sec, d’un côté les dangers, de l’autre les ennemis. Les eaux se refermeront à jamais derrière eux, enfin libres. Moise ne savait pas si le miracle allait s’accomplir, mais il sut profiter d’un phénomène climatique unique (que des chercheurs ont pu expliquer) pour en faire son allié, pour un objectif plus grand, sauver la vie de son peuple.

Notre vent est venu aussi de l’Est, de Wuhan. Il a bousculé notre système référentiel, et économique, tout ce qu’on croyait solide.

Si nous savons ce que nous voulons et que nous désirions construire un nouveau monde, alors, il faut se rappeler de Moïse, lui qui partagea l’ancien monde du nouveau.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste

La France en face, ou la blessure narcissique du coronavirus

Par Eduardo Rihan Cypel — ancien député de Seine et Marne

La crise du coronavirus a montré une France que les Français ne soupçonnaient pas. Le système de santé et l’Hôpital public français n’ont pas seulement été débordés, ils ont subi des manques. L’absence de masques suffisants et des capacités à produire des tests en quantité ont symbolisé, aux yeux des Français, l’image d’un système de santé public pris de court et pas assez préparé à faire face à un choc de cette ampleur.

Dans l’imaginaire national, l’armée et la santé sont des lignes de résilience et de survie qui font la fierté du pays.

Jamais personne n’avait imaginé possible une telle panique gagner le modèle français de santé. Cette perception, alimentée par les médias en continu, nous renvoie à une image de notre pays qui n’est pas conforme à l’idée que nos citoyens s’en font, celle d’un pays très développé qui se vante souvent de disposer du « meilleur de système de santé au monde ». Pour aggraver la douleur collective, les Français ont, au même moment, constaté que d’autres pays s’en sortaient mieux, beaucoup mieux, comme la Corée du Sud ou, semble-t-il, l’Allemagne.

Cette réalité, par sa violence et sa surprise, inflige une véritable blessure narcissique à la France. Nous nous pensions tout-puissants pour soigner nos concitoyens, en toute circonstances (« le meilleur système de santé au monde », encore une fois) ; la réalité crue nous renvoie une vérité bien grise : nous n’étions pas prêts, nous ne sommes pas si puissants que nous le pensions.

C’est, donc, une blessure narcissique qui va au-delà du déclassement ou de l’humiliation.

Cela constitue un décalage profond et durable entre l’image de nous-mêmes que nous entretenions et le réel. Décalage similaire à celui de la terre par rapport au soleil quand Copernic démontre au XVIe siècle que c’est la première qui tourne autour du second et non l’inverse, comme le pensait l’humanité depuis au moins Ptolémée.

 Acceptons, malgré tout, qu’une telle blessure puisse être une chance. Confrontation avec le réel. On s’est cogné… de là peut surgir une réaction qui corrige le regard, d’abord, l’action, ensuite, par la force d’un sursaut vital chargé d’honneur et de fierté. Mais, si mon hypothèse d’un traumatisme profond est retenue, cela exigera : de la puissance de résilience (force intérieure), de la radicalité des mutations à entreprendre (objectifs et projet) et du temps long.

Je veux maintenant élargir la réflexion par-delà cette situation française dans la crise mondiale du coronavirus. C’est un changement d’échelle qui pourrait paraître un signal narcissique de plus. Mais nous ne pouvons pas, face à cette pandémie et la crise psychologique qui va s’en suivre, faire fi d’un contexte qui était, déjà, à des sentiments de peur du futur, d’incompréhension devant le sens qu’on pouvait encore lui donner, d’une recherche de notre place.

Incompréhension devant notre civilisation techniciste et sa déshumanisation de plus en plus prégnante. Inquiétudes ou angoisse devant notre responsabilité climatique.

Comme si le coronavirus venait signer le diagnostic sévère d’une période de déshérence qui cherche un chemin.

En septembre 2017, j’avais affirmé dans une chronique sur Radio Nova que l’écologie frappait l’humanité d’une quatrième blessure narcissique. Dans la mesure où nous prenions conscience que l’Homme n’est pas le maître absolu du monde naturel. La réalité du réchauffement climatique et des crises écologiques rappelle des limites que nous ne respectons plus.

L’Homme n’est pas ce maître et possesseur de la nature qu’il pensait être depuis l’avènement de la philosophie et de la science modernes au XVIIème siècle.

Notre croyance – car c’en est une – dans une « domination de la nature » n’est en réalité qu’une figure de la toute-puissance de l’Humanité. La Nature nous rappelle à ses limites. La conscience de l’Homme contemporain constate qu’il ne peut pas agir dans le monde sans limites. Au risque d’une révolte de l’environnement en raison des dérèglements causés par l’action humaine. C’est ainsi que l’écologie devient la quatrième blessure narcissique de l’Humanité, après les trois premières recensées par Sigmund Freud : d’abord Copernic, je l’ai rappelé, ensuite Darwin qui intègre l’Homme dans la chaine animale, brisant sa condition de créature divine ex nihilo, Freud lui-même, enfin, avec la découverte de l’inconscient et la psychanalyse qui démontre que « le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. »

La rupture climatique, des chocs sur la biosphère et sur l’environnement, représente bien la quatrième blessure narcissique de l’Humanité. Une nouvelle limite s’impose à nous, à toute l’Humanité, et pas la moindre, c’est la limite des limites : celle du monde tout court, de la Nature (phùsis ou natura dans la philosophie classique et moderne), sans lequel aucune forme de vie ne pourrait advenir et perdurer.

Ces quatre blessures narcissiques ont un noyau causal commun : le sentiment de toute-puissance, le narcissisme de la toute-puissance privée de limites, inhérent à l’Humanité – du moins jusqu’à présent.

Constater ces limites cependant permet à la conscience blessée de se placer dans le monde : avoir sa place dans l’univers, sa place dans la longue histoire du processus de la vie avec la sélection naturelle, sa place en soi-même en reconnaissant qu’il y a un continent caché et non connu qui agit dans notre propre psychisme.

Prendre conscience d’une limite à la suite d’une blessure narcissique peut être salutaire. C’est ainsi que l’Humanité et les sociétés avancent, conscientes de leur place dans le monde, comme de notre place à l’intérieur de notre propre subjectivité.

Si la blessure narcissique se transforme en conscience du sens de la limite comme condition de notre liberté, comme irréductible, et non comme résistance à dépasser, alors un progrès est possible, au plan subjectif comme au plan collectif. Disposer de ce savoir nous donne de l’humilité. La limite redevient le lieu de la sublimation, c’est-à-dire le point de bascule d’une possible réalisation supérieure conforme et adéquate avec ce que nous sommes « réellement » : non pas des dieux sur terre mais des animaux – politiques – conscients de leur juste place dans l’univers et dont l’action ne peut s’affranchir des règles fondamentales qui régissent ce même univers, l’univers « en commun ».

La place des artistes, lundi 13 avril 2020

« Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est encore plus grande ; elle consiste à empêcher que le monde se défasse » (Albert Camus, Discours de Stokholm).  Nous sommes beaucoup, sans doute, a avoir médité ou cité cette phrase ces derniers mois. Elle résonne, aujourd’hui, avec une curieuse profondeur de sonorité. En quelques jours, un coronavirus en a produit une compilation surprenante. Voilà notre génération devant cette double tâche d’empêcher le délitement et, probablement, de refaire le monde.

Le problème que nous avons devant nous est de traquer les secrets manquants du vivant pour pacifier et exalter les relations des humains avec leurs environnements pour accéder au grand Art et à la grande Technique.

C’est le grand retour du « vivant » face aux risques d’une déshumanisation technologique et industrielle.

Cela nous ramène à un grand défi politique qui doit se nourrir de la création artistique. Revenir à l’intuition fondamentale des Lumières qui réconcilie le sujet savant et le sujet sensible en montrant comment ils sont, tous deux, mus par une même énergie créatrice. 

N’est-ce pas ce défi qu’est venu rappeler le président allemand, Franck Walter Steinmeier, en déclarant que cette pandémie n’était pas une guerre mais un test de notre humanité ?

Dans cette perspective, l’enjeu n’est plus la spécialisation du scientifique ou de l’artiste, mais un même acte d’élucidation des mystères de l’univers et de l’existence.

Quels rapports faut-il entretenir avec la nature pour pouvoir la comprendre ? Quels dispositifs internes permettent que soit ouvert en permanence le dialogue des vivants avec leur environnement ? Il y a là les questions les plus importantes pour les temps à venir.

Un artiste, Johan Le Guillerm, nous confronte à ce mystère qui, dans cette période de crise, s’impose comme un cahier des charges pour projet à construire. Je restitue, ici, quelques lignes que le biologiste Jean Paul Escande, avaient écrites en sortant d’un de ses spectacles : « En regardant travailler Johan le Guillerm, on se prend à penser en scientifique. Le jour où l’on comprendra quels dispositifs, (internes à lui, mais lui permettant de reconstruire en lui le monde extérieur) Le Guillerm sollicite et utilise pour construire, faire vibrer et se mouvoir, ses machines et abris, alors ce jour nous aurons ouvert une porte à deux battants. Nous aurons démasqué des secrets de la nature encore manquants. Des secrets dont dépend le destin des humains, puisqu’ils dévoileront, au moins en partie, tant nos relations au monde des vivants et à la matière, que les mystères de la création artistique et technique. Bref : nous aurons approché toutes les facettes de l’esprit de Léonard de Vinci qui d’ailleurs il y a cinq siècles, a indiqué aux chercheurs, comment lier neurosciences au sciences physiques « Trasmutarsi nelle propria mente de la natura » En gros « transmute toi en l’esprit de la nature ». Ce que fait le Guillerm intuitivement, quand saura-t-on l’expliquer biologiquement ?… Qu’est-ce que l’on attend ? Cela ferait tellement de bien de quitter le monde quotidien des invectives, dénonciations et du profit immédiat afin de « plonger dans l’inconnu pour trouver du nouveau » Défier les profonds azurs, vierges encore à bien des égards, de la pensée humaine : c’est LA Voie ».

Le travail de cet artiste touche au fondamental. Il fait revivre les relations entretenues depuis toujours par les humains avec la nature. Il ne s’agit pas de la dominer, moins encore de la brutaliser, mais d’en utiliser les ressources de façon complice.

Partir de la prévalence du vivant, accompagner les fonctionnements, cachés ou pas, de la nature et pour cela redonner à l’artiste et à la création leur place indispensable dans la société.

Je voudrais consacrer quelques chroniques à ces sujets. Jusqu’à proposer des outils opérationnels car cette période anxiogène a autant besoin de grilles de réflexion que de traductions concrètes pour réinstaller la confiance.

Les artistes et la nouvelle économie, mardi 14 avril 2020

Je l’admets aisément, évoquer la place des artistes dans la société et la création elle-même, dans le contexte actuel, peut sembler décalé. Je vois bien l’ampleur des difficultés que la société va affronter. Dominique Strauss Khan en fait, dans un article récent paru dans Les Echos, une présentation forte et très pédagogique.

Hors de toutes les questions macro-économiques, financières et de politique internationale, j’extrais trois idées qui, je l’espère, feront un lien avec mon propos sur les artistes.

Il évoque : un choc de l’offre simultané avec un choc de la demande, l’accélération de mise en place d’un capitalisme numérique, enfin un changement profond des préférences collectives. Pas surprenant, dès lors, qu’il fasse référence à la destruction créatrice de Schumpeter.

A l’évidence, cela demande d’interroger nos points de vue, notre manière de regarder les choses.

Johann Le Guillerm, cité dans la chronique sur la place des artistes, entend s’affirmer comme praticien de l’espace des points de vue. Une philosophie qui pense « le tour d’un sujet » au pied de la lettre : le monde est ce qu’on en voit et ce qui nous est invisible.

Pour l’appréhender entièrement, il faut admettre une vision qui prenne en compte la multiplicité des points de vue – même contraires – portés sur lui.

Dans une situation de crise structurelle comme celle-ci, il faut rapprocher l’art et l’industrie et croire en la transgression artistique, au choc culturel. Ce n’est pas une posture décorative pour temps noirs.

L’industrie du futur sera une industrie de création et de production d’expériences.

Voilà pourquoi les industriels doivent se confronter aux plus créatifs : les artistes.

Il faut décloisonner, rechercher la transversalité. Il faut permettre d’être surpris. La création est toujours de l’ordre de la fulgurance, qu’elle soit scientifique ou artistique. Il n’y a pas de processus prédéterminé, on ne doit pas savoir au départ.

Plus c’est difficile et apparemment insurmontable, plus il faut croire à ce pas de côté de la création. Ce que proposait Nietzsche (Généalogie de la morale) : « Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles, et en particulier pour les fonctions et les fonctionnaires plus nobles, pour gouverner, pour prévoir, pour pressentir… ».
Nous voyons des exemples quotidiennement si l’on veut bien regarder. Prenons l’exemple de la fabrication additive. On nous la présente comme une chose qui va de soi. Mais la réalité du terrain est que son modèle économique nécessite de ne pas reproduire à l’identique, mais de sortir du cadre pour envisager d’autres pièces, d’autres mix de matériaux, d’autres fonctionnalités. Mais sortir du cadre n’est pas la spécialité des industriels. C’est en cela que le couple artiste- industriel peut provoquer un choc créatif qui tire le nouveau modèle économique à inventer.

Ce modèle productif doit fusionner trois éléments indispensables :  l’imaginaire artistique ; la formalisation de la recherche et du développement ; l’adaptation aux usages des designers, des « makers ».

Ce modèle n’émergera que si l’on organise une coopération créative.

Ces choses peuvent paraître abstraites pour qui n’a pas assisté aux fulgurances de discussions entre magiciens et industriels du virtuel, entre plasticiens et industriels des matériaux. Avec, à la clé, des brevets, des solutions.

On comprend le saut créatif nécessaire pour affronter l’après pandémie. Il doit aider à penser, simultanément, la prise en compte des transformations profondes des comportements et des subjectivités dans la société, et la manière de trouver des traductions concrètes dans les processus de production.

A l’évidence, l’enjeu climatique et ses relations avec de nombreux enjeux de la préservation de l’environnement, en particulier celle de la biodiversité, en est l’axe majeur. Déjà, de nombreux scientifiques décrivent les liens et la responsabilité humaine dans cette pandémie, par ses modifications de l’habitat de nombreuses espèces par le déboisement par exemple. Les artistes peuvent aider à retrouver un équilibre indispensable avec la nature, le dialogue des vivants avec leur environnement.

La violence créative, mercredi 15 avril 2020

Pendant que je tente de dire l’importance de la création et des artistes dans la réparation économique et sociale post-pandémie, comme une sorte de fatalité, les premières escarmouches arrivent sur la place publique.

Medef comme gouvernement tentent d’imposer le sacrifice, au nom de la continuité du modèle, comme plus petit dénominateur commun du débat qui s’ouvre.

Même Kant n’y aurait pas pensé, appelons ça le « toboggan de la raison pratique ».

Je vais tenter de résister à la glissade.

Comme le dit le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun : La condition humaine n’est pas sans conditions. Quel que soit le temps référence, court, long, progressif (on devrait dire poussif), enkyster la société, tout de suite et durablement, sur une perte d’estime de soi, de fierté et de désir, serait un crime de paix.

Commençons par entendre et nommer la plainte. C’est le devoir du politique. La Plainte, pas les plaintes négociables avec toute leur légitimité. Ne laissons-pas « fleurir » ce virus qui détruirait, pour le coup « à de vrai », un autre aspect essentiel : l’identité personnelle et l’imaginaire collectif qui font la cohésion qui sont, aujourd’hui, un slogan populiste à la mode.

Puisqu’on vante l’ingéniosité durant la crise, prenons là, aux maux, aux mots, pour en faire un fer de lance factuel d’une re-espérance.

Interdisons, dès lors, les débats rances.

Allons chercher, au bout des algorithmes et des prélèvements, un sens nouveau. Nouveau est un mot curieux pour dire de toujours.

Nous avons tous compris, dans un acte de contrition, peu assumé à titre personnel, mais clairement, positionné comme un observateur, du Président de la France, une grande puissance, que notre organisation démocratique a merdé. Serions-nous devenus un pays de rentiers qui vendent les breloques d’un passé qu’on laisse liquider, sans pouvoir de réaction dans les Ehpad ? Sans même parler de nos industries et de nos chercheurs.

Un pardon s’écrit toujours par perte. Prenons les nôtres !

Je ne veux pas paraître absent de la douleur quotidienne, je veux la raccrocher aux douleurs contemporaines.

Je n’ai pas de guide, de programme, de certitude si ce n’est que l’option du sacrifice social, sans mise à plat, est une option détestable et vouée à l’échec.

La condition humaine n’est pas sans conditions… Commençons par là !

Je m’insurge. Ca fait du bien.  Vite, on retourne aux artistes dont les coups de gueule font notre oxygène, leur mort des peines symboliques… avec un seul mot d’ordre : prenons les en pleine vie, c’est la nôtre « à de vrai » comme disent les « cœurs purs ».

La coopération créative, jeudi 16 avril 2020

Tout dessein d’un modèle plus écologique, plus social et universaliste doit avoir la créativité comme pivot. La créativité doit être prise dans toutes ses acceptions, de la plus modeste inventivité jusqu’à l’acte de création. Il faut remonter en amont de la diffusion de la culture pour retrouver l’essence de sa production créative.

L’artiste et la création sont indispensables au bien-être dans une société. Leur énergie matérielle, en lien avec l’innovation, vient amplifier leur caractère cohésif pour « l’être ensemble ».

Assez curieusement, ces choses bien connues souffrent d’un manque de systématisation dans l’organisation sociale et économique. On les cantonne dans des niches où l’on se ressource, comme un a-part du fonctionnement social quotidien. Il y a dans cette relation une étrangeté qui correspond, peut-être, à une frilosité voire une crainte. C’est bien mais pas trop comme disait Mao en parlant du sexe.

Encensés mais confinés, les artistes et leur création ont un statut social qui glisse entre les doigts.

Alors, si cette société, fragilisée par une pandémie et inquiète face au désastre climatique, se cherche une nouvelle utopie, c’est en donnant une place centrale à la création qu’elle y parviendra.

La société numérique est adaptée pour une telle ambition. Que ce soit dans l’art lui-même, dans l’industrie (innovation), dans la recherche, le fil conducteur n’y est-il pas celui de la disruption.

La création est une production d’imaginaire, imaginaire dont Lacan disait qu’il était l’intuition de ce qui est à symboliser.

Si les artistes portent cet imaginaire, chercheurs et industriels peuvent se l’approprier dans une friction créative. « Designers et makers » pourront alors, in fine, s’en saisir.

Il n’est, bien sûr, pas question de réduire les artistes à cette place nouvelle dans les processus de production mais qu’ils puissent y apporter leur pierre dans le respect de leur travail libre.

Il faut prendre la création dans ce qu’elle suppose de déplacement, de transversalité, d’accidentel.

C’est un retour aux préceptes des Lumières et de l’harmonie des sciences, des métiers et des arts.

La technologie et l’art accompagnent l’homme depuis toujours. Mais alors que la technologie et la science sous-tendent une idée de progrès, la création artistique semble de l’ordre d’une démarche immuable. Et pourtant, les trois se rejoignent et s’assemblent dans une société de renaissance.

Oui la société numérique peut aider cette ambition. Elle permet de créer des plateformes qui connectent des artistes, des chercheurs, des industriels qui peuvent échanger, co-créer… Et l’on verra la vitesse à laquelle une osmose se produit.

Ce système de connection créera une sorte de « créative lab », modifiera les logiques de travail et de rémunération.

Une réorganisation hiérarchique mettra l’humain et la liberté à la place qu’on n’aurait jamais dû leur enlever.

Tout cela ne relève que du volontarisme politique. L’organisation repose sur des choses bien connues.

Tout de suite, trois espaces d’application viennent à l’esprit. Le système éducatif avec un déploiement massif de l’école à l’université où les artistes pourraient prendre une place similaire à celle des sportifs dans les universités américaines. Ce serait, aussi, une part stratégique d’une nouvelle phase de décentralisation et une capacité supplémentaire pour les territoires de valoriser la culture des lieux. Enfin ce serait un socle culturel partagé pour une nouvelle espérance européenne.

Au point où nous en sommes, est-ce que ça ne vaut pas la peine d’y réfléchir ?

« Ouh là là, c’est mondial », vendredi 17 avril 2020

Quoi de mieux que le Piémont pyrénéen, cet entre-deux dont Nietzsche vantait les mérites : ne monte pas trop haut, ne descends pas trop bas, le plus beau coup d’œil sur le monde est à mi-pente. Charme d’un équilibre et du télétravail. Et, à distance sociale, cet échange avec X… un de ces paysans du vieux monde.

Bien sûr le thème est celui de la pandémie. Et là, cet air entendu et subitement habité d’une distanciation beaucoup plus profonde : ouh là là, c’est mondial ! (L’accent occitan bien trempé est à imaginer pour apprécier la scène). Et puis, tout de suite, cette banane qui balafre ce visage sympathique et ces mots clés : en Amérique aussi, ils l’ont.

Je ne sais si le Président Macron a bien fait d’utiliser l’allégorie de guerre pour l’efficacité de son discours de l’instant.

Mais là, en quelques secondes je découvrais une scène qui me plongeait dans la rhétorique de l’après-guerre.

Mais, pas seulement celle d’aujourd’hui. Celle d’avant ? avec ses fractures dans la société, la fierté estompée par des libérateurs venus de loin. Le képi, le talent et, la rhétorique, justement, d’un général a permis de mettre la poussière sous le tapis.

Je reconnais un côté un peu forcé à mon propos. Des mots ont parfois cette force de vous donner l’impression d’entendre trop qu’ils ne peuvent.

J’ai d’abord souri ou ri. Il me reste une trace insidieuse de maux anciens et pas réglés. Les « après guerre » et les choses cachées. Mais quelles pièces d’or cache-t-on encore sous les lits ? Et les responsables et les profiteurs…

Finalement je suis raccord. Ne parle-t-on pas de gouvernement d’union nationale ? N’évoque-t-on pas le Conseil National de la Résistance ?

Il ne manquerait qu’un képi, qu’une adhésion et le discours de la réhabilitation de la fierté ou la compensation d’une humiliation qu’Eduardo Rihan Cypel nommait, dans ce journal libre et éphémère : « une blessure narcissique ».

Ce doit être le décalage des lieux et l’esprit de Terra Incognita, ses côtés libres et prospectifs mais je ressens des présages mauvais qui ne se résument pas à la crise sanitaire.

Ce contexte, après la montée des populismes et les débats sur l’identité, ces derniers temps, et face aux mouvements migratoires prévisibles demain matin, tous les critères sont là pour justifier, pourquoi pas une Union mais dont elle doit dire le nom et vers quoi elle veut aller.

Le climat n’est pas forcément à la tolérance et à l’humanisme.

On vante les solidarités de l’instant, à juste titre. Mais la solidarité existe aussi dans les « sociétés terroristes ».

On reparle de plan. Mais, dans notre situation, c’est d’idéologie dont on devrait reparler.

Il nous faut des hommes de gravité !

Samedi 18 avril 2020

Eduardo Rihan Cypel, ancien parlementaire, reprend sa plume de philosophe, en friction avec la politique, pour dire sa vision de notre relation difficile avec la puissance de la technique, le progrès et l’avenir en ces temps incertains où l’avenir nous apparaît comme un rendez-vous quotidien avec des chiffres de la pandémie.

 
Eduardo Rihan Cypel, « Les rapports difficiles de la Raison puissance et de la raison sensible »

 Je prends au bond une phrase de Pierre Larrouy dans son journal du 13 avril :

 « Revenir à l’intuition fondamentale des Lumières qui réconcilie le sujet savant et le sujet sensible en montrant comment ils sont, tous deux, mus par une même énergie créatrice. »

Ici se niche, me semble-t-il, un problème fondamental à résoudre. Il pointe la déraison qui caractérise nos comportements collectifs les plus désastreux pour l’avenir – la survie, même – de l’humanité. La coupure entre le sujet de la connaissance et le sujet sensible est une réduction de la Raison. Elle sépare la puissance de la connaissance scientifique que détient l’homme comme être rationnel de son substrat d’être sensible dans le monde sensible.

Depuis les Lumières, en effet, la Raison s’est souvent transformée en Raison positiviste.

Une sorte de Raison calculatrice capable de maîtriser la connaissance de la nature par la mathématisation du monde couplée à la méthode expérimentale. Une telle Raison réduite à sa puissance de calcul, mais désormais coupée du sensible, est incapable de faire accéder à la compréhension et d’être en adéquation avec ce que le philosophe allemand Edmund Husserl appelait dans les années 1930 « le monde de la vie » (Lebenswelt).

Cette critique de la Raison instrumentale a été faite par Husserl, donc, mais aussi par Horkheimer et Adorno dans les années 1940 dans leur livre majeur La dialectique de la Raison (Tel, Gallimard). Je n’y reviens pas et renvoie le lecteur aussi bien à ces auteurs qu’à l’article que j’ai consacré à cette question dans la Revue Politique et Parlementaire de juin 2019 dédiée à l’Europe où j’ai longuement développé cette question2.

Je fais l’hypothèse décisive que notre Raison déraisonne de ce qu’elle se réduit à sa propre et seule puissance de calcul, sa force de « domination » de la Nature mais aussi à sa volonté de « domination » des comportements humains réduits à des faits, au même titre que les phénomènes de la nature dans les sciences modernes. Non pas que cela ne soit pas nécessaire dans un moment du processus cognitif. Mais en rester à ce moment de factualisation de la nature comme de l’homme est une impasse pour la Raison comme pour le fonctionnement d’une société démocratique.

Cela se traduit par des révoltes qui peuvent, parfois, paraître irrationnelles.  Elles sont des symptômes de la pathologie de cette Raison calculatrice. Révoltes contre la souffrance animale, plaidoyers pour la décroissance, rejet des nouvelles technologies comme des vaccins, etc. Ce sont des traductions d’un refus du monde tel qu’il va, de sa marche à la destruction et à la mort.

Il y a bien une tentation de la Raison de se conduire de la sorte, de se laisser aller à sa seule puissance de calcul. Une Raison guidée par un rêve (cauchemar ?) de maîtrise et possession absolues de l’univers. On voit, à la faveur des révolutions numériques, du Big Data et de l’intelligence artificielle, comment cette tentation est de nouveau à l’oeuvre au point que le transhumanisme apparaît comme la salvation ultime pour certains docteurs Frankenstein contemporains. Supprimons l’humain, c’est plus simple, n’est-ce pas…

A chaque fois que nous faisons un saut dans notre capacité de connaître et d’agir sur le réel, nous retombons dans ce fantasme de la Raison qui se croit toute-puissante. La Science ne nous préserve pas de la régression infantile de la toute-puissance. Nous devrions le savoir. Et pourtant cela repart de plus belle à chaque fois… « Humain, trop humain », dirait l’autre…

C’est ainsi, le risque d’un chemin du gouvernement technique des choses contre le gouvernement des hommes, par les hommes, pour les hommes (ce qui devrait être notre but ultime en tant que tâche historique à accomplir). Alain Supiot qui travaille depuis longtemps sur ces questions, a rappelé dans un billet récent sur le site de la Fondation du Collège de France3 cette formule terrible d’Antoine Grimaldi qui dénonce et dit tout de notre déraison-rationnelle : « soigner les indicateurs plutôt que les personnes ».

Nous en sommes là, à cette limite où notre Raison instrumentale se cogne. Elle ne peut pas tout dominer, elle ne peut pas se limiter à tout chiffrer, à tout algorithmiser.

La nature est une limite, la crise écologique nous le montre.

L’humain et son angoisse anthropologique structurelle ne disparaissent pas avec l’accumulation de biens et de richesses. Le sens du vivant ne peut pas se réduire à ce que le modèle actuel du capitalisme avancé nous offre comme un Eldorado : la pure et unique jouissance des objets de ce bas-monde, qu’ils se trouvent dans la nature ou que nous les produisions nous-mêmes.

Si l’on veut retrouver le sens d’une humanité authentiquement humaine, alors nous devons en effet renouer avec cet appel de détresse, donc de sursaut collectif, que Pierre Larrouy a relevé : Revenir à l’intuition fondamentale des Lumières qui réconcilie le sujet savant et le sujet sensible. Il semblerait même qu’un modèle économique et productif efficace et harmonieux soit possible sur ces mêmes bases… Et en plus, les Lumières c’est français…

La peau, le Moi-Peau…, lundi 20 avril 2020

Les discussions sont concentrées sur le confinement et sa sortie. Ce n’est pas une mince affaire. Mais, un sujet va vite s’imposer. Il va infuser sur toutes les questions économiques, sociales et sanitaires. Ce sujet, c’est La Peau.

Après le confinement, plusieurs mois, deux ans, plus durablement ?… la distanciation sociale va impacter tous les comportements et tous les psychismes.
La peau ne pourra pas conserver aisément son rôle de passeur entre les émotions et sentiments et leur mise en relation avec l’autre. Les spots publicitaires l’énoncent clairement : éviter les effusions, pas d’embrassades, ne serrez-plus la main.

Dans ce cadre, comment ne pas faire référence à l’expression proposée par le psychanalyste Didier Anzieu : Le Moi-Peau.

Selon lui, le « moi-peau » soutient le psychisme comme la peau le fait pour le squelette et les muscles.

Le Moi-peau assure une fonction d’individuation du Soi.

Comme pour la peau, on est dans la membrane qui nous relie à notre intime tout en étant la marque de la rencontre, de l’altérité. C’est le cœur même de la constitution de l’identité.

Il faut interroger ce « Moi-Peau » nouveau qui va émerger avec la distanciation sociale. Il en dira beaucoup par son grain, sa couleur, son odeur, sa sensibilité…Transportera-t-il une profonde névrose et une deuxième vague de confinement, celle de l’intime dans un mécanisme de repli face à la peur de l’extérieur et de l’autre ? A l’inverse, inventera-t-il une nouvelle sensualité de notre rapport au monde, capable de traduire, aussi, le besoin de relations solidaires ?

Quelles mutations dans les comportements individuels et collectifs ?

Ce sera le marqueur du débat politique.

Dans ce cadre, on vérifiera combien les techniques algorithmiques de compréhension de l’évolution des comportements ont besoin d’intégrer les apports, plus psychanalystes, de la méthode projective (dont Anzieu est par ailleurs l’un des concepteurs), pour saisir quelque chose de ce devenir qui s’avère un saut dans l’inconnu.

On saisit, simultanément, la nécessité pour les responsables publics d’appréhender ce futur proche et plus lointain. La société, déjà fortement marquée par une grande inquiétude face au futur, constituera un terrain favorable pour amplifier les troubles psychologiques potentiels.

Cette société rencontre l’angoisse de l’« inquiétante étrangeté », liée à une menace visant l’individualité du Soi par affaiblissement du sentiment des frontières de celui-ci.

C’est la zone de risque de l’intolérance et du rejet.

Ca peut-être, à l’inverse, la construction d’une approche plus réfléchie et plus généreuse de la relation. La distanciation nous aura-t-elle fait ressentir le besoin essentiel de cette relation ou bien l’inquiétude nous fera-t-elle créer une distanciation autre, volontaire et durable, de rejet de l’extérieur dans la continuité de ce que propose déjà les populistes.

Voila une piste nouvelle et stimulante pour aborder la question de l’identité !

L’Hospitalité, mardi 21 avril 2020

Dans ma chronique sur le Moi-Peau, Revue Politique et Parlementaire, lundi 20 avril pour Terra Incognita, j’ai voulu m’interroger sur les modifications comportementales possiblement dues à une période longue de distanciation sociale.

Les risques sont évidents. Ils tiennent à une crise de la relation. Avec nous-mêmes, ce qu’Eduardo Rihan Cypel a appelé : une blessure narcissique. Avec l’extérieur, l’étranger. Dans une société déjà en crise sur l’identité et confrontée aux dérives populistes du débat actuel sur l’identité.

Pourtant, chacun s’emploie, dans le même temps, à valoriser les actes et l’état d’esprit de solidarité.

Alors pourquoi mon appel à un retour de l’idéologie ? Parce qu’elle prend, là, toute sa place. Il faut offrir un chemin à tous ceux qui ne veulent pas se résoudre aux replis frileux et à la dénonciation des boucs-émissaires.

On constate combien il manque une voix et une voie qui permettent de fédérer toutes ces bonnes énergies. Sans faire appel au V symbolique de la victoire, retenons déjà les 3V : voie, voix, vivant.

Puisque toute idéologie et tout grand projet politique démarrent par une rhétorique, un mot. Un mot concept. Un mot suffisamment englobant pour accueillir large, assez précis pour engendrer une dynamique.

Le contexte hospitalier, la ligne de front solidaire et la question du Moi-Peau évoquent cette belle valeur : l’Hospitalité.

La ligne de front devient, maintenant, toute la société confrontée à sa responsabilité collective.

Kant fait de l’hospitalité universelle l’autre nom de l’universalisme. « L’hospitalité absolue exige que j’ouvre mon chez-moi et que je donne non seulement à l’étranger […] mais à l’autre absolu, inconnu, anonyme, et que je lui donne lieu, que je laisse venir, que je le laisse arriver, et avoir lieu dans ce lieu que je lui offre, sans lui demander ni réciprocité (l’entrée dans un pacte) ni même son nom ».

Le Moi-Peau nous renvoie, peut-être, à une vision étendue de ce concept. Une nouvelle transcendance qui permette de dépasser simultanément celui, régressif, de repli personnel et celui de l’intolérance envers l’étranger.

Faut-il y voir le substrat d’une réponse idéologique et politique aux risques multiples générés par la pandémie ? Un projet qui ose encore porter les valeurs d’humanisme et d’universalisme.

Car L’Hospitalité, si j’ose le dire ainsi, c’est faire une place à l’inconnu mais aussi à soi-même dans toute sa légitime d’émancipation et de plénitude, et refusant les effets d’un choc traumatique et culpabilisant. C’est « accueillir l’autre en soi : comme possibilité même d’être soi » comme le dit joliment Anne Dufourmantelle.

L’Hospitalité est une passe. Entre intérieur et extérieur qu’elle délimite, elle permet aussi d’entrevoir le franchissement et la relation, tout autant qu’elle est marque du risque.

De quel côté tombera la pièce après cette longue période de distanciation sociale qui s’annonce ? A tout le moins, il ne serait pas acceptable que ne surgisse pas le choix d’un chemin de l’Hospitalité.

Mercredi 22 avril 2020

Pour cette chronique du 22 avril, le philosophe et ami Vincent Bresson livre, pour Terra Incognita, un éclairage sur les postures comportementales de notre société avec le regard averti du philosophe profond. C’est un point de vue d’une certaine manière en écho avec les propos de Philippe Descola : « Alors que le lien de l’homme avec son environnement serait directement en cause dans cette crise sanitaire, faut-il repenser notre rapport à la nature ?… L’épidémie est-elle une conséquence de l’action humaine sur la nature ? Est-elle une maladie de l’anthropocène ? Que nous apprend le lien que certains peuples entretiennent avec leur environnement ? »

Oui, que cherchons-nous ?

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste

Que cherchons-nous ?
 

Cette Nature dont l’humanité s’est séparée, que dans sa quête de toute-puissance elle cherche à contrôler, à posséder et à dominer, se confirme comme un Autre contre lequel il faudrait se battre. « Nous sommes en guerre. » L’ennemi serait toujours extérieur.

Donc voilà le méchant virus. Peur. Tiens, la Nature. Puis le confinement. Choc. Rupture avec nos habitudes. Et le fameux ralentissement. Peut-être cela a-t-il été l’occasion pour certains d’entre nous d’observer qu’ils étaient déjà confinés – dans leur mécanicité, leurs opinions, leurs jugements, leurs prétentions. On réfléchit : comment en est-on arrivé là ? Et puis : « Il va bien falloir que ça change ! » Réflexe : « Eux », les autres, ou ceux qui sont aux manettes, ils doivent changer pour que ça aille mieux pour « nous ». Vraiment ? Je ne veux pas relativiser la responsabilité, essentielle, qui fait l’honneur du politique ; mais doit-on uniquement attendre une solution qui vienne des autres, de l’extérieur, ou bien, chacun à notre place et avec les moyens du bord, prendre aussi nos responsabilités ?

« L’ancien monde » est en chacun de nous, sous la forme des multiples conditionnements qui font notre mécanicité émotionnelle et mentale.

Chacun d’entre nous se sent séparé (même de soi-même) et essaye de compenser ce sentiment de séparation en cherchant à contrôler et à posséder. Et donc : ressentiment, déni, plainte, colère, accusation, sabotage, manipulation, rejet, conflit, rivalité, précipitation, violence, culpabilité, autoritarisme, etc. Ce qu’on peut observer de l’humanité en général ou des autres est déjà en nous, en toi, en moi. D’abord en moi.

C’est pourquoi je ne crois pas que nous ayons seulement besoin de changement, lequel serait en partie un nouveau maquillage, une recette différente à partir des mêmes ingrédients, avec le risque de traiter les effets sans traiter les causes. Nous avons aussi besoin d’une transformation – et cette transformation concerne chacun de nous, dans à peu près tous les secteurs de nos existences. Que suis-je prêt à faire, de façon réaliste et à la place qui est la mienne, pour ne plus participer à la maladie du monde ? Pour me sentir moins séparé, moins à part du tout et aussi moins divisé intérieurement, moins anesthésié et aussi plus relié à l’ensemble dans lequel tout est en relation d’interdépendance ? Et donc pour tempérer ma recherche de contrôle et de domination ?

Sortir de la mécanicité, s’en libérer, c’est ouvrir un espace de nouveauté, de créativité, de souplesse, de vulnérabilité.

C’est à la fois m’exposer et accueillir. M’exposer à moi-même et m’accueillir ; m’exposer à l’Inconnu, à l’Autre, et l’accueillir ; m’exposer à la vie et l’accueillir. J’allais oublier : m’exposer à la mort et aussi l’accueillir.

Vous me direz : la vie, c’est sacré et il faut la protéger. Mais de quelle vie parlons-nous ? La vie naturelle, biologique ? Celle dont on fait les statistiques ? Comme ces parents qui empêchent leurs enfants de prendre des risques pour « apprendre la vie », il nous est expliqué et nous avons le réflexe de croire que, pour notre bien et celui des autres (et ici, le bien c’est la santé – pas la liberté ou le courage, par exemple), nous devons ne pas prendre le risque de vivre, mais sacrifier notre vie pour espérer vivre plus longtemps. Parce que « la vie, c’est sacré ». Pour moi, vu comme ça, c’est plutôt la désacraliser. L’érudition ne fait pas une culture et l’accumulation des années, même en sécurité et en bonne santé, ne fait pas une vie digne, vaste et accomplie. Une vie pleine de vie. Je ne soutiens pas que le confinement n’est pas justifié – je le respecte scrupuleusement, mais je m’interroge sur la façon dont, collectivement, nous allons choisir de vivre les prochains mois : allons-nous résister à la mort et donc la choisir et mourir à la vie, ou allons-nous célébrer la vie et donc la choisir et expérimenter, toucher, accueillir, goûter, aimer, créer ? Un avenir où l’humanité serait encore plus séparée, encore plus repliée, encore plus contrôlée, bref, encore plus soumise aux forces mortifères ne me fait pas envie.

Quel prix sommes-nous prêts à payer pour célébrer la vie ? Je ne parle évidemment pas de réagir à la privation par des excès de toutes sortes, mais de vivre notre vie courageusement et sobrement, en goûtant pleinement tous ses fruits, des plus doux aux plus amers : explorer à fond tout ce que la vie nous propose quotidiennement comme expériences, heureuses et malheureuses, jusqu’à l’expérience ultime de la mort.

Que cherchons-nous ? Individuellement et collectivement, il me semble important que nous clarifions notre intention.

Vincent Bresson
Philosophe

Re-localisons ? jeudi 23 avril 2020

Le terme s’est répandu comme une traînée de poudre. Dans le maelstrom actuel de la parole publique, la question de la relocalisation s’est inventée une place dominante. Certes, le débat n’est pas nouveau. Autour du souverainisme comme du localisme, de la priorité nationale à l’identité, la discussion était vive. Un coupable : la mondialisation.

Ce qui change, c’est une sorte d’évidence partagée et d’urgence à la transformer en acte et, donc, en discours politique.

Ce qui est commun, c’est que se mélangent derrière ces quelques mots (souveraineté, localisation), des plans différents, des intentions parfois divergentes.

Il y a là un passage de la pétition à la réclamation. Ernesto Laclau parle du passage de la demande démocratique à la demande populaire

Gustave Le Bon disait, ainsi, de manière un peu caricaturale, que la clé de l’influence exercée par les mots dans la formation d’une foule réside dans les images qui sont évoquées par ces mots d’une manière totalement indépendante de leur signification. « Une des fonctions essentielles des hommes d’Etat consiste à baptiser de mots populaires… les choses que les foules ne peuvent supporter avec les anciens noms ».

C’est la clé du pouvoir mais c’est aussi la clé du populisme.

Un signifiant particulier est nécessaire pour asseoir une hégémonie démocratique (le terme est dû à Gramsci) ou populiste. Un signifiant assez indéterminé pour permettre à chaque groupe d’interpréter et de s’identifier. « Un parti politique, en prétendant défendre ‘le peuple’, pourra réaliser une unité que seul un signifiant vide’ aura permis. Un signifiant qui n’a pas besoin, au contraire, de la signification pour produire des effets sur les individus.

La pandémie et la crise climatique sont des contextes prédestinés pour voir émerger des signifiants vides. Leur point commun est de relier la planète et la proximité, de projeter dans une grande complexité. Il faut des mots pour articuler cette dispersion et le caractère disparate des attentes.

Il aura suffi de quelques semaines pour que s’expriment au grand jour des idées qui rongent depuis un moment la société française. La pénurie de masques ou de matériels de base et l’impression d’une grande impréparation de la gouvernance d’un système qui était notre fierté, révèlent les rigidités de notre organisation, la succession de strates de micro-pouvoirs. L’après crise risque de révéler que les politiques ne sont pas les seuls à devoir s’expliquer, y compris dans l’organisation sanitaire.

Tout cela vient se fracasser, sur un sentiment de dégradation collective, sur les soubassements psychologiques qui ont pour nom : précarité, vulnérabilité, fragilité. Autant de choses qui ont, autant, avoir avec le ressenti qu’avec la réalité. Et hélas, cette réalité de la pauvreté est indéniable et la pandémie ne fait que l’accentuer.

Sans doute, comme l’ont exprimé à leur manière les « gilets jaunes », sommes-nous devant une fracture de confiance et une crise de la représentation.

Bref, je décrirai cela comme une Société Fragile.

Le couple souveraineté/relocalisation a, dans ce contexte, tous les atouts du signifiant vide recherché. On pourrait décliner : autonomie vs/dépendance etc.

Loin de moi, l’idée de nier l’enjeu du débat ou la qualité de certains de ses théoriciens. Je veux insister sur le risque qu’il y aurait à sauter quelques étapes au nom du « bon sens populaire ».

Le débat politique comme l’action publique ne pourront se contenter d’une rhétorique opportuniste d’après crise.

Il faut être prudent avec les relocalisations. Ne serait-ce qu’à-cause de ce « re ».

On en vient là par réaction aux conséquences, vécues cruellement aujourd’hui, d’une interdépendance excessive, résultat de logiques économiques à flux tendus et de maximisation de résultats financiers (ce qui introduit la dictature des nombres). Je me souviens du témoignage courageux d’Henri Lachman, le PDG de Schneider, lorsqu’il prit sa retraite. Assez fier, à juste titre, si je peux en juger, de la réussite de l’entreprise, il disait qu’il aurait pu faire beaucoup mieux s’il n’avait pas été contraint par la tyrannie des chiffres des ratios financiers sans lien automatique avec l’activité réelle.

Une réflexion sur des relocalisations stratégiques est certainement nécessaire. Mais, ce n’est pas forcément une panacée et des conséquences peuvent être cachées et dommageables.

Il me semble qu’il faudrait disposer de quelques axes politiques forts pour aborder ces questions. En premier lieu de raisonner en termes de plasticité de la structure économique et dans une approche horizontale. Deuxièmement, en examinant ce que l’on appelle la compressibilité des systèmes, ce qui caractérise les économies de guerre et d’après-guerre (l’essentiel : le vital et ce qui peut être abandonné). Troisièmement, disposer d’outils technologiques (algorithmes et études comportementales) d’anticipation capables d’intégrer des transformations dynamiques des partenariats et donc des espaces et les mutations des comportements dans des itérations dynamiques.

Enfin, je voudrais rappeler ma proposition de « dissuasion créative de souveraineté » pour forcer nos échanges à se trouver dans des logiques de coopération grâce à une élasticité d’adaptation qui deviendra notre véritable souveraineté.

Les thèmes de la relocalisation et de la souveraineté pourront, alors, rester dans le cadre de l’hégémonie démocratique et non populiste.

Relocalisons l’essentiel ? Mais lequel ?, vendredi 24 avril 2020

Cette crise sanitaire est un projecteur braqué sur un terrain vague sur lequel courent, sans chemin de sortie, des acteurs en panique.
A ne pas avoir anticipé d’autres manières d’observer notre vie, nous voilà renvoyés à Lewis Caroll et Alice au pays des merveilles quand le chat révèle à Alice le pot aux roses ; Elle croise aussi la route du chat du Cheshire, qui peut disparaître à sa guise, en ne laissant que son sourire apparent : « Minet du Cheshire », commença-t-elle […] « voudriez-vous m’indiquer, s’il vous plaît, quel chemin je devrais emprunter ? » « Ca dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller », dit le Chat. « Je ne me soucie guère où… » fit Alice.  » Alors peu importe quel chemin vous prendrez », dit le Chat. « …pourvu que j’arrive quelque part », ajouta Alice en guise d’explication. « Oh, vous pouvez en être sûre, si seulement vous marchez assez longtemps ».

Cette société est en proie au doute sur l’objectif, le futur. Ca n’est pas né avec le conoravirus. On ne va pas lui faire ce plaisir subversif.
La question de la relocalisation ressemble aux imprécisions d’Alice auxquelles la renvoie le chat.

Nous affrontons plusieurs questions, de nature différente, mais qui constituent un entre-lac.

Observons le sujet de l’aéronautique. Sous quel angle l’aborder ? Les dominances industrielles à prévoir ? Comment gérer la crise simultanée de l’offre et de la demande ? Quel tourisme demain ? Quel fret ? Quel impact du militantisme climatique ? C’est un exemple, à rebours, de la logique des relocalisations.

La question du local n’est, en premier lieu, qu’une expression, sous forme de déni, de notre rapport à la mobilité. Ensuite la question de la localisation vient, en bémol, pour exprimer des sentiments de fragilité, de précarité, de perte de fierté. La relocalisation répond, en ces sens, à des approches subjectives et comportementales.

Mais la relocalisation est, aussi, une réponse réelle et de ressenti à une impression générale de vulnérabilité. Et cela vaut pour l’humeur individuelle comme pour la consistance collective.

Pour résumer la relocalisation cherche à répondre à des ressentis individuels comme collectifs et, dès lors, ne peut être présentée comme une recette qui, pour sembler une évidence, pourrait se montrer illusoire.

Tout cela traduit une crise de la représentation.

De manière littérale, nous n’arrivons pas, dans cette société de l’image, à nous « représenter » les enjeux complexes de ces sujets en raison des fortes interdépendances qu’il comporte.

D’autre part, la dégradation des rapports tendus avec la référence et les « élites » ne peuvent que favoriser des dénonciations simplistes des responsabilités et de chaînes de conséquences qui fournissent des grilles de lecture partielles et pratiques.

Dès lors, les recettes risquent de s’apparenter aux polémiques actuelles autour des recherches sur le virus. Où l’on découvrirait qu’entre un test in vitro et un test dans la complexité dans laquelle on l’injecte, il y a, souvent, de grands sauts dans l’inconnu.

C’est pour toutes ces raisons qu’il me semble essentiel de poser ces questions, de relocalisation et de souveraineté, dans le cadre d’une représentation précise de la plasticité de l’organisation économique et sociale. Cette notion de plasticité intègre celle de l’adaptation ou de la mutation. Elle doit permettre de représenter, justement, les torsions possibles de cette organisation. En particulier, de scinder ce que les théoriciens appellent le « kernel », ce noyau qui ne peut être effrité au risque de la désagrégation du système de ce qui peut être abandonné ou muté. Mais tout autant l’analyse doit intégrer les modifications comportementales associées qui conditionnent la viabilité de l’action entreprise et sa pérennité.

Au fond, nous avons besoin d’une idéologie pour positionner le sens, d’un « numéraire commun » comme l’a été la valeur travail et, c’est certain, d’outils d’analyse disruptifs capables de modéliser la complexité transversale et comportementale de ces questions.

La pandémie est une opportunité pour réfléchir à l’utilisation des algorithmes dans l’intérêt général mais avec un rapport de confiance et de maîtrise humaine qui, in fine, en conditionneront l’efficacité.

J’aborderai, dans un prochain article, une proposition qui commence la relocalisation par celle des datas.

Relocalisation, commençons par le début, samedi 25 avril 2020

Le coronavirus nous illustre des choses simples mais qu’on a du mal à intérioriser. Des évidences comme celle-là : un test in vitro n’affronte pas la multiplicité des réactions du milieu dans lequel on intervient, à de vrai, et la dynamique créée par leurs interrelations de résistance.

Nous prenons conscience, au travers de cette période de pandémie, de notre vulnérabilité voire de notre dépendance stratégique et cumulative.

Là encore, covid-19 nous renseigne. D’abord, on perçoit des effets. Et nos réflexes mécaniques parlent, expliquent, cherchent dans ce qu’ils savent déjà ou dans ce qui paraît le plus évident. Un partage d’un bon sens, en somme. Ca ne dure pas. Le virus est agile. Il a dû être psychanalysé car sa ruse déjoue nos pronostics en pleine lumière. Tout ce qui était l’évidence, d’effets et de cause première, vole en éclat dans le mystère de la complexité relationnelle.

On est dans un contexte similaire avec les réponses immédiates et mécaniques : ‘Yaqua’ relocaliser.

On manque de ça ? On relocalise. On est dépendant dans ça ? On relocalise. C’est un réflexe primaire et paranoïaque d’une autonomie absolue qui en serait le référent.

Evidemment, ce n’est pas si simple et les porte-paroles sont plus sophistiqués. Pourtant, sur l’instant, ces messages embarquent des énergies généreuses dans des voies qui méritent d’être un peu mieux préparées, défrichées.

Les relations humaines, d’organisation, économiques ont leur propre logique et ne peuvent se dissoudre dans des relations causales basiques. Là encore, le virus nous instruit. Ne déconfine pas qui veut, sans beaucoup de doutes et de risques. Il n’y a que deux méthodes, mieux appréhender ou partager une rhétorique du risque.

Je crains qu’on n’en ait aucune des deux.

Mon hypothèse est qu’il faut appréhender, avec des outils adaptés, ces interrelations. Il faut se montrer capable de modéliser la complexité de la transversalité de ces interactions et, simultanément, les mutations comportementales associées.

Le corps social reste un corps.

Après demande de comprendre les capacités d’adaptation de la société et de son modèle économique.

Ce que je nomme, dans mes articles précédents, la plasticité.

Pourquoi ? C’est un aveu ! Parce que je crois que c’est un terme juste pour amener vers une société de l’agilité qui est la seule réponse consistante à la société de fragilité. Et, c’est plus personnel, parce que la plasticité renvoie aux « artistes plasticiens » qui, depuis toujours, ont anticipé l’Après. Ce sont les mots du vivant contre l’entropie de tout système, l’invention et l’espérance des ilots de néguentropie.

Pour aller vers cette compréhension de la plasticité, il nous faut une intention volontariste, notre acceptation de reconnaître la multiplicité des points de vue, une méthode, des outils et un langage qui prenne en compte toutes les spécificités en jeu… une sorte de numéraire.

Notre organisation, il faut l’accepter, ne peut être regardée dans une vision uniforme de toutes ses composantes. Le confinement nous apprend, chaque jour, ce dont on se prive facilement, ce qui se transforme dans nos comportements mais, aussi, ce qui résiste et qui conditionne que l’on continue à jouer.

C’est ce qui caractérise ce qu’on appelle la compressibilité des systèmes. C’est violent et banal. Enlever ça et vous n’avez plus d’avenir dans vos références habituelles. Enlever cet autre ça, et ce ne seront que quelques douleurs de rentes perdues et vite estompées qui en résulteront.

C’est la logique pure de l’économie de guerre.

La relocalisation s’avèrera nécessaire sur quelques secteurs stratégiques par rapport à notre vulnérabilité. Mais elle ne peut être une réponse automatique et doit être organisée en regardant l’ensemble des conséquences associées.

Alors, si nous acceptons le point de départ d’un volontarisme et d’une remise en cause de nos certitudes… il reste le langage commun. Je veux proposer « la valeur data » comme étant ce langage commun. Pourquoi, avant de dire comment ?

La donnée est ce qui transporte tout : les données objectives, des mètres-carrés, des infrastructures, un climat etc. tout autant qu’une culture, que des subjectivités (l’attachement à ces mètres-carrés). La donnée est l’élément neutre qui relie la sphère de l’intime, la sphère publique et l’entre-tout ça, difficile à cerner, que l’on peut nommer « interstitiel » si on est biologiste ou géographe, « Moi-Peau » si on est psychologue, « réel » si on est psychanalyste.

Parce que la donnée embarque toutes les composantes du « vivant », elle doit être le premier enjeu de relocalisation et de souveraineté.

C’est un problème politique majeur.

Cela pose les questions de représentation, d’adhésion… de démocratie, donc !…

C’est majeur, et cela se traduit par la nécessité de renvoyer pour des raisons éditoriales à un rendez-vous de plus sur ce sujet. Et, en particulier, du comment.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste

  1. La compressibilité des systèmes économiques, Oskar Morgenstern, Princeton 25 octobre 1965
  2. https://www.revuepolitique.fr/la-crise-de-la-conscience-europeenne-et-le-progres/
  3. Alain Supiot, De la place des sciences dans la pandémie globale : https://www.fondation-cdf.fr/2020/04/13/de-la-place-des-sciences-dans-la-pandemie-globale/