La Chaise-Dieu 2019 : Un millésime d’excellence

Alain Meininger, membre du comité éditorial, revient sur l’évènement qu’est le Festival de La Chaise-Dieu pour la Revue Politique et Parlementaire.

 

A La Chaise-Dieu l’évènement en aurait presque fait passer la musique au second plan ; les douze tapisseries manquantes sur l’extraordinaire ensemble de quatorze – deux avaient déjà été réinstallées l’année dernière – sont revenues après quelque sept années de restauration minutieuse. Il est donc possible d’admirer de nouveau ces merveilles, suspendues depuis 1927 dans le chœur de l’abbatiale Saint Robert – parfois suspectées par quelques puristes d’en ternir l’acoustique – et désormais accrochées dans l’ancienne Chapelle Notre-Dame du Collège, attenante à l’abbaye. Présentées dans des conditions optimales de lumière, de température et d’hygrométrie – ce qui n’était visiblement pas le cas dans l’abbatiale – elles constituent une tenture unique, classée depuis 1840 au titre des monuments historiques. Ces tapisseries flamandes tissées de laine, de lin, de soie et de fils métalliques, commandées par Jacques Marie de Saint Nectaire (1491-1518), abbé de La Chaise-Dieu, illustrent la vie de la Vierge et de Jésus dont chaque moment est encadré de commentaires des prophètes et de scènes de l’Ancien Testament afin de montrer que celui-ci annonçait l’avènement du Christ. Il faut absolument aller admirer ce chef d’œuvre du début du seizième siècle, achevé en 1518, inspiré du procédé de la Biblia Pauperum – la Bible des pauvres, au sens des Béatitudes – de la fin du Moyen-Age, originellement voué à la catéchèse des novices. Le graphisme captivant, dont l’esthétique sert admirablement la volonté démonstrative, les tenues vestimentaires d’époque, les décors floraux, la palette de couleurs aujourd’hui inhabituelles mais d’une sidérante beauté fascinent littéralement le visiteur.      

Bien que se déployant, au-delà de la Haute Loire vers la Loire et le Puy de Dôme – avec des manifestations à Saint-Bonnet-Le-Château et Ambert – cette édition 2019 du festival de La Chaise-Dieu fût quelque peu resserrée avec un nombre réduit de concerts, entre autres pour des raisons financières. Après une version 2018 réussie mais audacieuse en prises de risques artistiques, Julien Caron, le jeune et talentueux directeur du Festival a estimé que l’heure était au rééquilibrage. Il y eût cependant de belles surprises telle cette « Santa Teodosia » de Scarlatti donnée par l’ensemble « Les Accents » sous la direction de Thibault Noally, avec la magnifique soprano Emmanuelle de Negri en Teodosia. Déjà venus à Brioude il y a deux ans avec des motets de Vivaldi, Thibault Noally et son orchestre ont choisi cette partition peu connue dont il n’existe pas de manuscrit originel mais plusieurs copies très semblables, pour nous faire découvrir un Scarlatti d’avant la maturité telle qu’elle s’exprime dans « La vergine addolorata ». A mi-chemin entre oratorio et opéra, cette pièce baroque a semblé à juste titre s’imposer tant au chef d’orchestre qu’au directeur du Festival pour compléter la sublime « Maddalena ai piedi di Cristo » de Caldara, donnée en 2017 par Damien Guillon et le « Banquet céleste » avec, déjà, Emmanuelle de Negri en Marie-Madeleine, en l’abbatiale Saint Robert.

Cette édition 2019 nous a offert quelques grands classiques tels que la septième et la neuvième symphonie de Beethoven, la Passion selon Saint Jean de J.S. Bach, le Requiem allemand de Brahms ou le concerto pour violoncelle de Haydn. Salué par des critiques unanimes, Roger Muraro, accompagné par l’Orchestre national de Lyon dirigé par Gergely Madaras a livré une superbe version du concerto pour piano de Grieg gratifiant le public de La Chaise Dieu d’un envoûtant nocturne de Chopin en bis tandis que la soirée s’achevait par la huitième symphonie de Dvorak. De son côté, Nicole Corti à la tête de son chœur de chambre «Spirito », de la Maîtrise du Puy en Velay et des Petits Chanteurs de Lyon y allait en l’abbatiale de sa « petite cantate » en juxtaposant du grégorien, des extraits de cantates de J.S.Bach et le mythique « Miserere » d’Allegri, trop peu donné, peut-être parce qu’il nous est parvenu incomplet.  

Les derniers jours furent éblouissants. Jeudi 29 août les voûtes polychromes de la Basilique Saint Julien de Brioude vibraient aux accords des « Musiciens du Louvre » avec à leur tête et au clavecin Francesco Corti ; la première partie, qui comprenait deux « Salve Regina » dont un de celui qui fut le professeur de Farinelli, Nicola Porpora,  nous donna d’entendre la superbe voix de la soprano Arianna Venditelli ; autant le dire tout net, la parfaite harmonie entre la somptueuse acoustique du lieu et le timbre de la cantatrice produisit une pure merveille. Le très attendu Stabat Mater de Pergolèse était programmé en seconde partie ; le contre-ténor Carlo Vistolli y remplaça la mezzo-soprano Teresa Iervolino, souffrante ; est-ce l’effet psychologique de ce changement de dernière minute mais la partition la plus célèbre et peut-être ultime du compositeur, emporté par la tuberculose à 26 ans, nous a paru, dans cette exécution, moins fluide qu’à l’accoutumée.

Autre moment fort de cette fin de festival, le 2ème concerto pour piano de Brahms interprété par Adam Laloum accompagné par l’Orchestre symphonique de Bretagne sous la direction de Grand Llewellyn ; le génie du compositeur magnifié par l’interprétation sublime d’un pianiste tourmenté, dans un corps à corps passionnel avec l’orchestre ; l’on se gardera par ailleurs d’oublier le lyrisme du dialogue du piano avec les sonorités enchanteresses du violoncelle solo du début de l’andante. Bel après-midi également du samedi 31 à l’Abbatiale, lorsque la violoniste Dorota Anderszewska accompagnée du même orchestre et du même chef interpréta le concerto pour violon n°2 en mi mineur op. 64 de Mendelssohn qui est sans doute l’une des pièces les plus abouties écrites pour cet instrument ; le charme fût à son comble lorsque l’artiste, en bis, gratifia le public d’une apaisante « Méditation de Thaïs » de Massenet avant qu’en deuxième partie ne se déploie la symphonie italienne de Mendelssohn, partition emblématique du romantisme du 19ème siècle.  Le retentissant orage du soir ne troubla en rien la belle prestation offerte par Paul McCreesh, son Gabrieli Consorts & Players et la mezzo-soprano Ann Hallenberg sur le thème « Haendel en Italie » qui faisait écho au « Haendel romain » présenté l’année passée. Enfin, cent cinquantième anniversaire de la disparition du compositeur oblige, le superbe orchestre de la Garde Républicaine, invité pour la première fois dans le cadre du festival nous régalait le dimanche après-midi d’un programme Berlioz avec la classique ouverture du Carnaval romain et le monument que constitue la Symphonie Fantastique. Le soir, toujours en l’abbatiale, l’Accademia Bizantina et la contralto Delphine Galou concluaient ces dix jours de musique sur la sérénité de quelques-uns des airs sacrés de Vivaldi. Rendez-vous du 20 au 30 août 2020.

 

Alain Meininger

Photos : Alain Meininger