Le Prince selon Giono

Jean Giono, écrivain politique ? Le romancier et poète de la Haute-Provence ne s’est pas contenté de chanter les bouillonnements de la Durance et la terre sèche du plateau de Valensole. Alors qu’on vient de célébrer les cinquante années de sa disparition, Charles Zorgbibe nous fait redécouvrir sa passion pour la littérature politique, que révèle son essai sur Machiavel – publié en 1952, en préface au volume de la Pléiade consacré à l’auteur du Prince.  

Ce qui séduit Giono dans la Renaissance italienne, c’est que la politique y est devenue « la forme la plus ingénieuse et presque élégante de la trahison ». Finie l’illusion médiévale, fondée sur la chevalerie, la morale chrétienne, le mélange de la politique et des sentiments. Finie la mystique du gouvernement des hommes. Florence a permis le triomphe du cynisme dans la conquête et l’exercice du pouvoir. Machiavel fait preuve d’une étonnante franchise dans les préceptes du Prince, le temps est venu d’un regard lucide sur la chose publique.

Le petit-fils d’un exilé piémontais ressent, d’emblée, un lien consubstantiel avec les écrits de Machiavel. Le Prince ? Il est partout et n’importe qui. Machiavel s’intéresse au moteur commun de tous les caractères. Le pouvoir gouverne toujours comme les gouvernés gouverneraient s’ils avaient le pouvoir. Pour Giono, il n’y a pas de doctrine politique chez Machiavel, mais seulement la conscience du cœur humain, « l’étude des passions, faite sans passion ».

A certains égards, nous en savons plus que Machiavel. Notre époque serait, selon Giono, l’ère du super-cynisme. Un diplomate qui travaillerait « à la Machiavel » serait comparable à un boxeur qui manque de vitesse et qui « téléphone ses coups ». Nous irions vers le but d’un vol plus rapide que Machiavel mais moins franc. Sur un point, il est difficile de suivre Giono : lorsqu’il se refuse à prendre au sérieux l’« exhortation à délivrer l’Italie des Barbares » qui termine Le Prince. Comment ne pas voir qu’il s’agit ici du jardin secret de Machiavel ? Dès qu’il évoque l’avenir de l’Italie, le cynique rêve tout haut de libération, avec une sourde tendresse. « Il faut que l’Italie, après une si longue attente, puisse voir apparaître un rédempteur… Avec quelle grande affection il serait reçu, avec quelle soif de vengeance, avec quelle foi opiniâtre, quelle piété, quelles larmes. Quelles portes lui fermerait-on ? Quel Italien lui refuserait hommage ? »

Sous le commentateur politique, Giono reste un écrivain, rustique. Dans un passage éclatant, il oppose la prose abstraite de Hobbes, cet autre grand écrivain politique, l’auteur du Léviathan, aux textes de Machiavel « qui peuvent être confrontés avec le plein air ». Les récits sur l’histoire de Florence l’enthousiasment parce que la pluie y est présente. Il suffit d’une « cavalerie qui a peine à s’enlever en terrain lourd ». Machiavel dit la nuit, la pluie, la boue, le marécage, le vent… « comme si le visage du pays lui sautait aux yeux par lambeaux, à travers l’histoire et la politique ».

« Qu’une bourrasque plus aigre que de coutume dilacère les vergers de Toscane, cela vaut la peine qu’on arrête un instant le cours de l’Histoire ». Ainsi sommes-nous revenus du préfacier de Machiavel au poète de « Que ma joie demeure » : « C’était une nuit extraordinaire. Il y avait eu du vent, et il avait cessé et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe ».

Charles Zorgbibe
Professeur émérite à Paris-1, ancien recteur
Dernier ouvrage paru : « Les Eminences grises », Fallois 2020.